Bondrée

21 septembre 2016

Andrée A. Michaud nous campe tout de suite le décor.Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord-américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d’une déformation de “boundary”, frontière.” Nous voilà dans un huis-clos, pourtant en pleine nature : quelques chalets au bord d’un lac enserrés par une forêt où traîne la triste légende du trappeur pendu Pierre Landry. Avec un style à la fois mordant et onirique, Andrée A. Michaud nous entraîne dans la légende du lieu, au sein de ces familles qui, le temps d’un été 67, prennent le temps de vivre au son des clapotis du lac, des Beatles et des pas de renards dans la forêt. Sissy Morgan et Elisabeth Mulligan dit Zaza, deux jeunes filles anglophones, belles comme le jour et incandescentes comme à la brunante, vont un jour disparaître et, par la même, faire réapparaître le fantôme de Landry. L’auteure donne voix à ses personnages, tout comme à celle de la nature environnante. Son inspecteur… Michaud, un vieux de la vieille, mène l’enquête, hanté par d’autres âmes disparues, et nous entraîne dans les sombres secrets des bois de Bondrée. Tout en finesse psychologique, avec cette atmosphère angoissante qui n’est pas sans rappeler l’univers cinématographique de David Lynch, vous vous laisserez happer par ce roman, là où rode le mal et les histoires inachevées. Partez aux confins du Québec et agrippez-vous à ce polar empli de force et de nostalgie.

Hiver à Sokcho

21 septembre 2016

Nous passons un hiver à Sokcho, Corée du Sud, non loin de la frontière qui délimite le pays de son obscur voisin du Nord. C’est une jeune franco-coréenne, tout comme l’auteure, qui nous raconte son histoire, cette rencontre avec un homme, auteur de bande dessinée, venu du nord-ouest de l’hexagone et comme échoué dans le froid hivernal de cette petite ville portuaire. C’est un petit roman, ce séjour que nous faisons auprès de ces deux êtres, en recherche d’un soleil, d’une émotion amoureuse, d’un destin pris dans le brouillard de leur vie. Et c’est un petit roman d’une grande intensité, qui nous fait vibrer, nous laisse aller à la vie, nous emporte dans les habitudes d’une vie d’Ailleurs, dans ces quartiers populaires, cette vie routinière. Tout est à lire en prenant le temps d’observer, de ressentir et de se laisser happer par l’ambiance et la rencontre entre ces deux personnes qui se cherchent, barrière de la langue et des perceptions, se découvrent, vont autant l’un vers l’autre que l’un contre l’autre, comme le mouvement des vagues. L’hiver à Sokcho est un écrin que l’on quitte sur la pointe des pieds, totalement charmée par l’univers d’Elisa Shua Dusapin.

Aquarium

9 septembre 2016

J’étais restée sur une impression d’oppression et de profonde désespérance pour son dernier roman “Goat mountain“; c’était cependant un coup de cœur, tant sa manière de décrire les affres de l’âme humaine était incroyablement percutante. Et puis “Aquarium” est arrivé et j’ai été happé de nouveau, mais d’une tout autre manière, comme si Vann avait parcouru un chemin en enterrant quelques uns de ses démons… tout comme son personnage de Sheri. Nous voici donc la grise ville de Seattle. Caitlin, jeune adolescente, attend chaque jour le retour de sa mère du travail, à l’aquarium. J’ai plongé, comme elle, dans ce lieu hors des normes sociétales, une bulle mêlée de rêves et de poésie. D’ailleurs, de petits dessins en noir et blanc ponctuent le récit et on prend le temps, d’admirer, paisiblement. Caitlin rencontre chaque jour un vieux monsieur, bienveillant et généreux, avec qui elle partage ces moments. Puis un jour tout bascule. “Nous en savons tant sur l’acidification des océans, alors je devrais haïr les méduses, messagères de tout ce que nous avons détruit. De mon vivant, les récifs auront fondu, se seront dissous.” Voici le chemin du pardon que Vann nous propose de découvrir dans ce roman intense et pourtant lumineux. Caitlin est cette gamine incroyable qui nous montre comment le désir, l’amour et l’audace peuvent guérir les blessures du passé. “Aquarium” est à la fois une douceur et un uppercut, de ces histoires qui vous touchent l’âme et le corps.

Danse d’atomes d’or

6 septembre 2016

AAAAAAAAAAaaaaahhh… une belle histoire d’amour où cela vibre, pétille, émotionne, fractionne, tourbillonne. La fraîcheur et la sincérité sont si présentes, dans ce premier roman qui m’a ému et transporté, qu’on se laisse facilement prendre par le rythme incantatoire des mots et les mouvements d’âme des personnages. Point d’élan “fleur bleue” (quoique… on en a bien le droit) mais là, une finesse et un élan sur la vie, pour la vie, comme une chorégraphie de Pina Bausch. Des noms issus de la mythologie grecque égraine le roman d’Olivier Liron, 29 ans et tout son talent. Par un jeu de post-it, on saura qu’Orphée rencontre, un soir de copains, son Eurydice. De cette rencontre aux larges sourires s’ouvrira une passion, une histoire qui vous prendra à bras le corps. O. nous raconte son amour, cette disparition soudaine, puis cette quête éperdue un soir de neige, à Tombelaine, en Normandie. Avec une énergie, de l’humour, de l’inventivité et un joyeux sens de la formule, O. nous prend par la main dans cette “Danse d’atomes d’or” et nous donne à ressentir cette rage de vivre, d’aimer, de faillir, de mourir, de renaître. En mettant un p’tit-grain-de-fantaisie-youpi-youpi, laissez vous surprendre par ce conte solaire, cette danse de l’éternité.

California girls

1 septembre 2016

Alors là, âme sensible s’abstenir. Simon Liberati nous informe tout de suite dans sa quatrième de couverture : il a été profondément marqué par l’arrivée de la Famille Manson dans son imaginaire, dès 1969, il avait alors neuf ans. L’auteur a décidé d’exorciser ses peurs enfantines en écrivant “California girls“. Le titre, déjà, nous ouvre les portes de ce roman noir et addictif : fameuse chanson des Beach Boys dont le producteur, Terry Melcher, refusa de produire les chansons, aux paroles trop sombres, du jeune prometteur folk singer… Charles Manson. C’est ainsi, par toute une série d’évènements hallucinants, que s’ouvre le chemin qui amena à la mort de la sublime Sharon Tate, épouse du jeune cinéaste Roman Polanski, alors enceinte de huit mois. Ce “moment-capsule” est narré avec élan et précision par l’auteur : c’est la fin de l’utopie des sixties et les 36 heures de la Famille Manson au moment où elle passe à l’acte. Nous ne regardons rien de manière malsaine, nous sommes juste happés par la tournure des évènements et cette violence barbare commanditée par Manson, menée par un homme, Tex Watson, et trois femmes, Patricia Krenwinkel, Susan Atkins et Linda Kasabian, quelques unes de ses jeunes esclaves sexuelles, ses “California girls” hallucinées. En sourdine, le long de cette histoire, quelques phrases des chansons les plus emblématiques de l’époque, des Beatles, en passant par Neil Young et les Mama’s & Papa’s, Liberati surfe sur cette tragédie où Manson conçoit une étrange  prophétie, alliant des extraits de la Bible et des textes de l’album blanc des Beatles, selon laquelle les Noirs prendraient le pouvoir sur les Blancs et c’est sur cette vision complètement fuckée qu’il ordonna le meurtre des piggies (cochons) au 10050 Cielo Drive, ancienne demeure de… Terry Melcher, meurtres qu’il voulait ensuite imputer à la population noire de Los Angeles pour embraser la ville… et le monde. “California Girls” est un roman à la fois hyper noir et hyper intéressant qui défait le vernis peace & love de l’époque et nous dévoile la part la plus obscure de l’humanité.

L’homme au lion

1 septembre 2016

Dans la ville du Cap, Stan s’est réfugié dans la cage dorée d’Elyse, entrepreneuse et artiste avant-gardiste où chaque chose est à sa place, comme une logique d’être. Puis nous faisons connaissance avec Mark. Mark, bénévole au zoo, est grièvement blessé par un lion à crinière noire, l’un des derniers survivants de son espèce; la cage fut son piège… Nous découvrons à partir de ces deux instants, la reliance et l’amitié forte qui relia Stan à Mark. Deux amis d’univers diamétralement opposés qui se trouvèrent à un moment dans leur vie. Au fur et à mesure des chapitres nommés par des animaux emblématiques d’Afrique du Sud, nous découvrons l’histoire de ces deux gamins, celle qui les a réunit puis celle qui les a séparé. Henrietta Rose-Innes, avec un vrai sens du style et un goût prononcé pour l’univers conté, nous emporte dans les méandres de la vie de Stan, qui reprendra le rôle de gardien du zoo de Mark, et devra affronter ses souvenirs et la présence troublante de la lionne Sekhmet (nom d’une déesse de la mythologie égyptienne à tête de lionne portant le disque solaire et d’où sortent de sa bouche les vents du désert). Henrietta nous parle de ce chemin initiatique  de son héros et nous berce au sein de l’impressionnante nature sud-africaine. En toile de fond, nous percevons avec tristesse la disparition programmée de certaines espèces et la fin du mythe de la vie sauvage. “L’homme au lion” est un roman atypique et addictif.

L’heure de plomb

1 septembre 2016

“Les habitants de ce pays ruminaient ces histoires, puis les avalaient, les digéraient, et elles finissaient par devenir aussi tangibles que de l’os, du muscle et du tendon”.

Les jumeaux Matt et Luke Lawson rentrent chez eux après une journée de classe, tout ce qu’il y a de plus normal. ce qui l’est moins, en cet instant, c’est la terrible tempête de neige qui s’abat sur l’état de Washington à ce moment là : un déluge, une tragédie. Matt y perd son frère et son frère en ce même jour blanc. Nous voilà pris par la vie de Matt, comment il devient brusquement un homme…chargé de la ferme familiale, comment il connaîtra l’amour sans savoir le reconnaître, comment il devra se libérer de sa colère et de sa tristesse, comment cette terre le forgera jusqu’au bout de son âme. Bruce Holbert prend le temps de nous faire reconnaître ce territoire âpre, majestueux et violent, de nous plonger dans les destins de ces personnages taiseux, flamboyants et parfois fous. L’immersion dans l’univers d’Holbert se fait lentement et durablement, nous n’en sortons pas indemne et c’est le tour de force de ce géant qui aime le bourbon et les forces brutes de la Nature. Du bon, du grand, du fort! :)

L’archipel d’une autre vie

16 août 2016

Un roman qui vous laissera une trace longtemps après sa lecture et qui continuera de vous subjuguer. L’archipel d’une autre vie est un conte à l’âme russe qui emporte loin, dans les vastes forêts, presque au bout du monde, vers la mer des Chantars. Le narrateur, une jeune homme étudiant en géodésie propulsé à Tougour, va, par une simple observation, décider de suivre un homme à travers la taïga. Suivre cet inconnu, cet éphèbe ne le sait pas encore, est déjà un pied dans l’histoire de cet homme, Pavel Gartsev. Et par leur inévitable rencontre, nous rentrons dans le passé de ce braconnier qui n’en est pas un. Pavel était un soldat de l’armée russe. Un soldat qui dû un jour partir avec ses compagnons dans une chasse à l’homme, un échappé des camps. J’ai littéralement plongé dans cette histoire haletante et universelle. J’ai ressenti comme Pavel, l’effort de ces longues marches dans les forêts sombres, j’ai aussi été bouleversé lorsque j’ai su la véritable identité du fugitif et, au fur et à mesure du récit, je me suis laissée libérer par la traque pour revenir à la contemplation des grands espaces. Un grand souffle romanesque emporte cette histoire universelle, cette épopée héroïque au bord du Pacifique. Andreï Makine est un magicien qui nous ramène à l’essentiel, la fragile éternité de l’amour. Sur la pointe des pieds et remplie d’émotions, j’ai quitté doucement ces personnages à l’âme slave qui laissent derrière nous leurs sublimes et intemporelles empreintes. à lire absolument.

Minnow

16 août 2016

James E. McTeer II est un jeune auteur et un bibliothécaire qui vit en Caroline du Sud. Il est le petit fils de James E. McTeer I, shérif de son état pendant trente-sept ans mais aussi médecin-sorcier à ses heures perdues. Et cette petite histoire dans la grande histoire de Minnow n’est pas qu’anecdotique. Elle rend hommage à cette filiation et nous prend par la main pour nous transporter dans un conte fabuleux (“a fabulons tale” comme le dit Pat Conroy, rien de moins!). Minnow est donc ce petit gars attachant du Sud qui, pour contrer ce mal étrange qui ronge son père et inquiète sa mère, va trouver le Docteur Crow et lui demander un antidote. Pour réussir à obtenir ce précieux soin, Minnow devra emprunter les îles et les marais de cette étrange contrée, accompagné d’une foi inébranlable en sa quête et d’un chien têtu, pour aller à la rencontre du fantomatique Sorry George. Cette histoire est, à la fois, un conte initiatique, un roman d’aventures et une odyssée fantastique. McTeer nous rapproche du monde étrange de notre enfance, nous fait de nouveau croire à l’Incroyable, coûte que coûte et vaille que vaille. A la fin de son histoire, je n’ai eu qu’une envie, surpasser l’au-delà pour aller serrer dans mes bras mon grand-père et ma babouchka. Et, c’est, je crois, ce qu’a voulu provoquer le maître vaudou McTerr en écrivant son roman et en nous rendant copain comme cochon avec Minnow. Ce livre est donc un petit bijou des terres du Sud, à lire protéger dans votre petit coin pour laisser le charme agir en toute quiétude. Bonne aventure les amis !

Le grand n’importe quoi

16 août 2016

Samedi 7 Juin 2042. 20h42. Jusque là tout va bien?… non pas vraiment : Arthur se rend compte de l’inutilité de sa vie en allant à une soirée costumée blindée de culturistes aux cerveaux aussi remplis qu’une passoire, Lucas, en panne d’inspiration, est dérangé par Marilyn Monroe (homonyme de…) et va s’en mordre les doigts, Angelina, maire du village, est une délinquante à ses heures d’angoisses existentielles perdues, tandis que J-Bob et Francis, tel un choeur antique, déclament leur verve sur l’inutilité du Monde sans alcool et l’abîme intergalactique qui entoure l’humanité. Pendant ce temps là, les extraterrestres débarquent à Gourdiflot-le-Bombé. Voilà, vous mélangez le tout et vous avez, non pas du grand n’importe quoi, mais “LE grand n’importe quoi” made in Erre. Ceci est un roman qui reprend tout – mais alors vraiment tout- les fondamentaux de la science-fiction pour en faire une histoire jubilatoire qui manie l’Absurde, avec un grand A (comme Alain Delon) et vous fera passer une savoureuse soirée déjantée. Ne cherchez pas midi à 20h42, décoincez vos zygomatiques, libérez votre esprit de tout message subliminal et vous passerez un très bon moment. “Enjoy the show” :)