Le bureau des jardins et des étangs

9 février 2017

“Empire du Japon, époque Heian, XII ème siècle”. Oui, bon là, vous vous dites peut-être, ça y est la Fanette nous fait une petite flatulence spatio-temporelle, vas-y que je te passe une couche de culture nippone ancestrale. Mais que nenni les gens, que nenni. Le Bureau des Jardins et des Etangs est un conte, tout simplement, tout magnifiquement. L’héroïne est Miyuki, jeune veuve de Katsuro, pêcheur de carpes et fournisseur des étangs sacrés de la cité impériale. Miyuki va alors entreprendre un long et périlleux voyage afin d’atteindre son but ultime: réaliser la dernière livraison de carpes de feu son mari. C’est une femme simple, et sensuelle sans le percevoir, en osmose totale avec la nature environnante, qui nous parle, au fur et à mesure de son périple, de cet amour inconditionnel qu’elle porte à son homme défunt. Comme dans une animation de Miyazaki , j’ai plongé dans cette histoire délicate et universelle “peinte” par Didier Decoin. J’écris “peinte” parce que j’ai eu la sensation que l’auteur tenait sa plume comme un pinceau: les images sont précises, le trait juste, le geste délicat, sans mièvrerie. Lire Le Bureau des Jardins… est un moment précieux où le temps n’a plus de prise, où l’on s’immerge dans cet ancien monde, où je me suis sentie recueillie par Miyuki. “Ce n’était pas la présence qui régulait le monde, qui le comblait: c’était le vide, l’absence, le désempli, la disparition. Tout était rien. Le malentendu venait de ce que, depuis le début, on croyait que, vivre, c’est avoir prise sur quelque chose, or il n’en est rien, l’univers était aussi désincarné, subtil et impalpable, que le sillage d’une demoiselle entre deux brumes dans le rêve d’un empereur. Un monde flottant.” Cet ouvrage m’a fait pensé à une calligraphie de Fabienne Verdier, entre une grande force et une belle humilité. Miyuki est une héroïne, dans tous les sens du terme, qui imprime sa vie sur ce parchemin (oui, miummium, c’était facile). J’ai été transportée ailleurs, j’ai humé l’orage et la végétation dense, compris le désir de Miyuki, découvert les rites impériaux et plongé dans cet univers fragile et éphémère. Le Bureau des Jardins et des Etangs est le petit théâtre d’une vie, qui est à lire autant qu’à ressentir, telle une petite perle de rosée sur ton chemin de lecteur(-trice) :)

Le dernier baiser

8 février 2017

Tout d’abord, il m’est rare de dire que j’ai physiquement adoré lire Crumley, jusqu’à relire certains passages. Par la même, j’ai adoré la géniale traduction de Jacques Mailhos et apprécié les illus, style sérigraphies en noir et blanc, de Thierry Murat. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas l’univers désillusionné, teinté d’humour noir de James Crumley, il est temps de prendre à bras le corps ce Dernier baiser réédité par Gallmeister (1ère édition en 1980 sous le titre de Le chien ivre… et vous comprendrez vite pourquoi :) ) et de suivre les bars que C.W. Sughrue, privé du Montana, écume le long de ses enquêtes. Dans ce Baiser, Sughrue doit retrouver Abraham Trahearne, poète alcoolique et fugueur occasionnel, sorte de Bukowski “attachiant” qui, accessoirement, ne s’en laisse pas conter… quoique. Enquête rapidement close dans ce petit bar paumé de San Francisco où Sughrue y rencontre alors Rosie, la tenancière, qui, contre quatre-vingt sept malheureux dollars, lui demande de retrouver sa fille disparue depuis… dix ans. C’est là que commence ce road-trip halluciné en compagnie d’un Trahearne qui a le chic pour provoquer les catastrophes et de Fireball, un bouledogue alcoolique (nous y voilà) qui voit passer placidement les évènements de sa satané vie de chien. J’ai eu l’impression de prendre ma place dans la El Camino et de tailler la route avec ces gaillards émotifs bien portés sur l’alcool. Crumley a écrit un roman noir au style jouissif (oui, il n’y a pas d’autre mot que celui-ci), j’ai carrément pris mon pied en le lisant. Avec une plume sensible et caustique, l’auteur américain plante son atmosphère et nous montre ces loosers sublimes sur fond d’Amérique brouillonne et sauvage. Il aime ses personnages, nous fait prendre la tangente en leur compagnie, nous enlace avec ses adverbes inattendus, ses tournures de phrases fantasques et ses situations tragiquement drôles. Un Baiser de Crumley et vous voilà ravi(e) de partir à la recherche de Betty Sue, de sentir l’air sec vous nouer les cheveux, d’avoir les yeux trop brillants de fatigue, de bagarres et… de substances illicites. Le dernier baiser est à lire ou à relire, c’est rock and roll et vous le valez bien!

La sonate à Bridgetower

31 janvier 2017

Et bien voilà, Emmanuel Dongala m’a régalé. La sonate à Bridgetower nous plonge dans l’univers musical de la fin du XVIIIe siècle. Avec densité et flamboyance, Dongala nous présente “Il Moro”, grand homme de la Barbade et père du jeune George Bridgetower, prodige du violon et, accessoirement, élève de l’illustre “papa Haydn”. Le roman débute en 1789, nous sommes encore dans cette période esclavagiste, que ce soit à Paris, Bath, Londres ou Vienne et suivons, par le prisme de Frederick de Augustus -qui se crée le personnage de “Prince d’Abyssinie”- ces évènements qui nous sont proches, vus ici d’une manière intimiste. La sonate est un enchantement, comme une plongée dans les carnets de croquis de Delacroix. J’avais envie, au fil des descriptions, de vibrer au son d’un orchestre, de parler avec De Gouges, de toucher les précieux tissus, d’admirer l’architecture des lieux. Et puis, pour une des rares fois dans la littérature, Dongala nous parle de cette élite africaine -toutefois principalement métisse- qui évoluait dans le milieu nobiliaire. Au sein de cette vaste fresque historique, George nous emporte dans l’énergie révolutionnaire de l’époque, puis nous fait découvrir la cour de George III avant de nous plonger dans les délices de Vienne et l’amitié forte qu’il noua avec Beethoven. Cette histoire, vraie, mise en forme par la plume érudite de Dongala, met en avant ce génie métisse qui, à cette époque, défraya la chronique et les conventions. La relation entre père et fils est cette petite histoire dans la grande, celle qui nous transporte d’un univers à un autre, qui nous raconte la difficulté d’être (s’efforcer de s’intégrer dans ce milieu colonialiste ou se battre?), l’envie de procurer de l’admiration au père, le désir de faire de sa progéniture le nouveau Mozart. La sonate… est un roman foisonnant tant l’énergie d’Emmanuel Dongala nous transporte facilement ailleurs. Difficile de croire que l’auteur s’y connaissait peu en musique classique avant d’écrire son roman, tant les retranscriptions musicales sont à la fois fluides et remplies de vitalité. Alors oui, Emmanuel Dongala m’a régalé et, pour celles et ceux qui aiment musique et histoire, il faut prendre contre son cœur La sonate à Bridgetower et s’y laisser entraîner en toute volupté :)

Attachement féroce

10 janvier 2017

Je pourrais vous parler de récit autobiographique mais Attachement féroce va bien au delà de cela: c’est plus dense, plus intense car cela touche à l’universel, à notre rapport parent/enfant, à nos souvenirs, à nos joies et douleurs intimes. Sans pathos, Vivian Gornick a cette élégance et ce talent, elle nous raconte son rapport fusionnel à sa mère, femme fière et amoureuse, mère juive et explosive. Avec elles, nous nous promenons dans les rues de New-York, c’est grisant, exaltant. Avec elles, nous parcourons leurs vies siamoises, leurs regards à la fois si proches et si différents, leur haine réciproque, leur amour total. Dans leur immeuble du Bronx, nous reconstituons un tissu social principalement féminin et faisons connaissance avec Miss Drucker, Cessa, Mrs Kornfeld, Mrs Zimmerman… autant de femmes, que d’histoires, que de liens entrelacés entre ces murs. “Au bout de quelques mois, dans l’immeuble, toutes les femmes devenaient… “intimes”“. Au sein de ce patchwork, Vivian parle de sa mater familiae, épicentre de ce roman intime et ouvert sur le monde, qui ne porte d’autre titre que celui de “mère”, reine d’un royaume, intelligente et belliqueuse, aimante et autoritaire, attachante… et féroce. Vivian Gornick nous emporte dans ce qui l’a faite, vers ces miroirs féminins déformants… et formants. Elle nous parle aussi de la condition féminine à cette époque et c’est passionnant: ces femmes solitaires -et solidaires- avaient le rôle de capitaine du foyer où apparaissait, de temps à autre, “l’homme”, cette figure tutélaire, libre comme l’air. Elles se constituaient un réseau interne et, au travers du regard acéré de Gornick, j’ai vu défiler une série de portraits attachants, des destins, des rêves et des déceptions. L’auteure s’attache aussi à dire sa vie, ses amours, à parler de sa vision du mariage (et donc du lien), à décrire, bien sûr, cette bouleversante relation avec sa mère. J’ai été touchée, intéressée, amusée, bouleversée. Attachement féroce est un grand roman, un récit brillant, un conte d’une lucidité tranchante. Ce livre est à découvrir, résolument.

Traductrice : Laetitia Devaux.

La peau des anges

6 janvier 2017

“Un thriller remarquablement ficelé.”, voilà ce qu’est La peau des anges. Et je pourrais m’arrêter là et vous souhaiter une bonne lecture. Oui je pourrais… :) mais non, haha!. Tout débute à Stockholm, de nos jours, dans une décharge automobile est découvert un autre corps: un “ange blanc”. Trois ans auparavant, Masja se recroqueville, nue, dans une fosse à vidange. Elle n’est pas seule. Christianshavn, quartier de Copenhague, Thomas “Ravn”, inspecteur en arrêt maladie, écume les bars pour étouffer son mal. Un mince détroit sépare la Suède du Danemark, tout comme un fil ténu sépare la vie de la mort. Il suffit d’un rien pour qu’une vie bascule, pour qu’un enfant trop sensible, et perturbé, ne franchisse le pas vers le Mal le plus absolu. Nous accompagnons Thomas Ravn dans le début de ce qui semble être une simple enquête: la disparition d’une jeune femme. Rapidement, par sa construction démoniaque et son rythme haletant, nous reconstituons le puzzle qui se découvre à nos yeux ébahis et partons vers la reconstitution de cette histoire. Tout le scénario est donc en place, j’ai été littéralement happée par cette histoire nordique qui entremêle ces destins sombres où aucune rédemption n’est possible. C’est efficace et brillant, de quoi vous enfouir sous la couette et y rester jusqu’à la fin de l’enquête, merci à Michael Katz Krefeld et à son traducteur  Frédéric Fourreau :)

Née contente à Oraibi

6 janvier 2017

Comme ce livre m’a fait du bien!. Déjà, la maquette, ce n’est pas rien, c’est la porte d’entrée d’un univers. Et là, Le Tripode tape fort par cette illustration toute en finesse. Puis vient l’histoire -passionnante- et l’écriture -précise- de Bérengère Cournut. “Voilà…” me suis-je dit “un roman qui emporte loin, envoûtant et humble“. Vraiment, de ces livres que l’on garde ensuite tout contre soi pour continuer à en apprécier la douceur et l’originalité. Nous partons dans l’histoire de Tayatitaawa -Celle-qui-salue-le-soleil-en-riant-, une jeune indienne Hopi -le Peuple de la Paix. Auprès de notre héroïne, nous touchons à la vie de ce peuple perché sur les trois mesas au nord de l’Arizona, sur des terres arides qu’ils domptent jour après jour. Leur vie est rythmée par des cérémonies et des rituels; le clan de l’Ours n’est pas le clan du Papillon comme il n’est pas le clan du Serpent, me suivez-vous? :) L’implication de Bérengère Cournut est complète, elle a amassé des enseignements et nous en livre l’essence. Devenue “amie” de Tayatitaawa, j’ai ressenti le bonheur de l’être et de la comprendre au fur et à mesure des pages. Je pourrais en parler des heures de ce bonheur là, de cette découverte, entre essai ethnographique, récit de découverte et roman jubilatoire. Cournut nous conduit dans une autre réalité par le prisme de cette jeune Hopi, qui n’est pourtant pas si éloignée de nous. Juste un autre regard, une autre approche de notre Monde. Et c’est aussi cela le cadeau, pour moi, de toute littérature : secouer mes idées, aller toucher d’autres espaces. C’est ce que réussi totalement Née contente à Oraibi, un pur plaisir, doux et bienveillant.

Les animaux

6 janvier 2017

“Jusqu’ici tout va bien… ou à peu près”. Il y a Nat, son grand frère Bill et un voisin du quartier, Rick. Une belle amitié unit ces gamins mais l’on sent poindre, déjà, un manque d’insouciance, la débrouillardise, les menus larcins et la monotonie d’une vie sans grand éclat. Et puis un jour, le destin dérape plus que d’ordinaire. Christian Kiefer aura le talent nécessaire (ainsi que sa géniale traductrice, Marina Boraso) pour nous faire revenir à cette césure. Nous, nous venons vers le refuge de “Bill Reed”, qui recueille les animaux sauvages blessés par l’Homme. L’intensité de ces descriptions sont incroyablement percutantes, en reliance totale avec notre première histoire. J’ai été happé par le regard blanc de Majer, cet immense grizzly qui flaire et comprend tout. La dualité entre monde sauvage et sauvagerie des hommes est de mise dans ce roman haletant qui oscille entre le regard sombre d’un Richard Ford et l’amour porté à la nature d’un Ron Rash. “Bill” a refait sa vie, loin de la fureur. Il a trouvé l’amour et en apprécie chaque jour l’importance. Mais le passé rattrape toujours son homme et, tel un échiquier, Kiefer met ses pions en place. La forêt enneigée va, au fur et à mesure, envelopper vengeance et rédemption, ombres et destins. Les animaux est un roman d’une incroyable densité qui m’a laissé son empreinte sauvage pour un petit bout de temps. Juste un grand roman.

Ce que nous avons perdu dans le feu

5 janvier 2017

étonnant, détonnant, affolant“, voilà les trois mots qui me sont venus à la fin de recueil -époustouflant- de nouvelles. Et un coup de cœur pour douze nouvelles, ce n’est pas rien m’sieur dame :) : tout doit être lié, en osmose, chaque histoire doit porter une intensité, une originalité et être sensiblement reliée par l’autre, celle qui suit. Là est le talent de Mariana Enriquez et de sa traductrice Anne Plantagenet. Des images me sont venues rapidement, ces nouvelles ont déclenchés les visions du monde troublant “à la” Diane Arbus et l’univers gothique, sans être fantastique, “à l’humeur” du grand Allan Edgar Poe. Oui, rien que ça. Ce que nous avons perdu dans le feu prend le décor d’une cour des miracles typiquement brésilienne où s’entrecroisent cet enfant de junkie, cette ado fantomatique, cette Adela amputée d’un bras, ce futur père hanté par un enfant serial-killer, cette assistante sociale au bord de la crise de nerfs… je ne vous dis pas tout car, écrit comme cela, vous pourriez prendre peur dans le mauvais sens du terme. Certes, l’univers de Mariana n’est pas tendre mais il est hyper addictif. J’ai plongé dans ce sombre monde argentin, au milieu des petits temples dédiés aux multiples divinités, de ces croyances populaires et d’une histoire riche en morts et en fantômes. J’ai lu jusqu’à en avoir le souffle coupé, j’en ai rêvé aussi : de ces angoisses éternelles, des cauchemars d’enfant que nous avons tous en nous, tapis dans un coin. Mariana Enriquez nous fait palpiter la pompe à vie, joue diablement bien avec les codes, nous montre que l’humain est bel et bien le monstre. Bref, découvrez sans tarder cette auteure argentine pas piquée des hannetons qui a plus d’un tour dans son sac. Lisez et frissonnez, cet ouvrage est un pur plaisir littéraire, effroyablement bon!

Sitting Bear

1 novembre 2016

Projet pour l’Association des Femmes Autochtones du Canada.

Wiggham girl

1 novembre 2016

Un projet qui tient au coeur pour l’A.F.A.C.: Association des Femmes Autochtones du Canada.