Farallon Islands

5 avril 2017

La découverte de Farallon islands (The Lightkeepers en anglais) commence par une belle rencontre, celle d’une traductrice passionnée et passionnante, Céline Leroy. Elle venait de finir une traduction et était tombée en amour de cette histoire, de la puissance narrative de cette auteure américaine Abby Geni. Bref, de quoi avoir donné envie à Céline de faire découvrir cet univers qui lui avait fait penser à une ses autres auteures fétiches, Laura Kasischke. J’ai eu l’immense joie, et honneur, d’avoir le manuscrit tout chaudement traduit dans les mains et d’avoir été happée par ces îles du Pacifique, revêches et mystérieuses. Manque plus que de les avoir toutes deux à Étonnants Voyageurs 2017 et ce serait absolument parfait pour clore cette chouette histoire, hein dis Actes Sud, veux-tu bien?:) Plongeons donc…

Miranda, cheveux en bataille et regard étincelant de curiosité, débarque sur l’archipel sauvage des îles Farallon, à une quarantaine de kilomètres au large de San Francisco. Ces îles protégées sont une réserve naturelle d’oiseaux, phoques, otaries, requins blancs et autres spécimens du monde sauvage maritime. Des roches grises et acérées entourent ces îlots où quelques scientifiques vivent, observateurs de ces espèces… et de leurs congénères. Ils sont adoptés, ici-bas, par cette terre-mère à la fois belle et dangereuse. Abby Geni, traduite donc par la talentueuse Céline Leroy, va vous prendre dans ses filets de jeune écrivaine pleine de talent. Avec un style vif, une écriture concise et descriptive, Geni vous transporte avec ses personnages sur cet archipel battu par les flots, construit par de multiples légendes, parfois englouti par la brume. Notre héroïne vient sur Farallon en résidence, pour y observer, en tant que photographe naturaliste, les multiples espèces qui peuplent cette terre captivante. Miranda est, comme toutes et tous sur cette île, un être solitaire cachant des secrets, dans un environnement qui l’est tout autant : “œil pour œil et dent pour dent” pourrais-je vous dire… et vous comprendrez pourquoi les ami(e)s, suspense, suspense ;) . Il y a ici toute la trame classique d’un roman noir: un site isolé, un petit groupe de personnes socialement détachées du monde, des morts accidentelles… ou non, des découvertes stupéfiantes et de l’action. Mais, c’est aussi beaucoup plus que cela: Farallon Islands est un roman qui subjugue, littéralement, à travers les thèmes de la nature sauvage, de la perte, de l’illusion et de la résilience. Abby Geni nous propose une histoire intense et pourtant lumineuse. J’ai juste envie de vous conseiller d’y aller tout de go, sans rien attendre, à part le fait d’être transportée à l’autre bout du monde, hors des sentiers battus. C’est énergique, effrayant, dépaysant ce huit-clos pourtant ouvert aux quatre vents. C’est sauvage, vertigineux et passionnant ce roman sombre qui fait pourtant une part belle à la tendresse humaine. Oui, c’est étonnant, oui il faut lire cette aventure hors norme, et oui vous aurez envie de dégommer quelques goélands à la fin de l’histoire. Pour finir, embarquez pour les Farallon islands, c’est une découverte littéraire incroyable et donc un coup de cœur indéniable. Merci Abby, merci Céline, what a wonderful job you did girls!

Parution de Farallon islands chez Actes Sud le 07/06/2017.

Les filles au lion

29 mars 2017

Jessie Burton nous avait déjà épaté avec Le Miniaturiste (qui vient d’ailleurs de sortir en format poche) et là elle nous replonge dans son univers avec l’addictif Les filles au lion (The muse “in english”) traduit magnifiquement par Jean Esch. En 1967, Odelle, jeune femme originaire de Trinidad et Tobago, débarque à Londres, des rêves d’écrivaine plein la tête. J’y ai lu sa vie de femme de couleur dans une cité encore très racisto-colonialiste, sa fabuleuse amitié avec Cynth, sa volonté d’y croire et d’y arriver, quoiqu’il advienne. Et puis un jour, elle rencontre une certaine Marjorie Quick, qui accepte sa candidature pour un poste de secrétaire au sein d’une galerie d’art. C’est le début d’une histoire irrésistible et palpitante. Odelle, jeune héroïne perspicace, douée, mais en manque total de confiance en elle, va découvrir un homme, Lawrie Scott, et son tableau intitulé Les filles au lion, et elle commence à s’interroger sur la tourmentée Quick, qui ressort bouleversée par la vision de cette même œuvre. Pour conduire ses lecteurs dans cette intrigue, Jessie Burton nous entraîne tout à la fois dans un autre espace-temps, en 1936 en Espagne. Nous sommes alors chez un marchand d’art viennois qui ne perçoit pas le talent véritable de sa fille Olive, qui elle, ne tente pas de vivre de son art de l’écriture mais lutte, malgré elle, contre le manque de reconnaissance de son art pictural. Deux rôles féminins forts et attachants, qui ne peuvent vous laisser indifférent(e)s, deux histoires qui s’appellent et se répondent, avec, pour chacune d’entre elles, des descriptions visuelles fortes et des images qui vous viennent rapidement à l’esprit. C’est haletant et précis, mystérieux et passionnant. Avec ma collègue Natacha, nous avons débuté ensemble la lecture et ensemble ce fut du “houlala“, du “c’est un truc de dingue“, du “raaaaaahhhh comme c’est puissant” et on a fait des borborygmes lorsqu’on le lisait en mangeant, bref, un sorte de dialogue primal autour d’un ouvrage envoûtant. Et coup de cœur pour coup de cœur, au même moment, une Bd chez Dargaud est arrivée (un peu comme Zorro oui…), l’histoire d’un peintre espagnol et ses étranges portraits, intitulé Natures mortes: le scénario de Zidrou et Oriol ayant un écho particulier sur l’histoire écrite par Jessie Burton. Bref, lisez, découvrez, dévorez, échangez, c’est bon pour le moral et donc très bon pour la santé :)

Les marches de l’Amérique

16 mars 2017

Lorsque j’ai refermé le livre de Lance Weller, j’ai eu le souffle coupé et la pensée vagabonde. J’ai eu besoin de me relier au silence de la pièce, me reconnecter aux bruits alentour, à la douceur du rayon de soleil qui passait en oblique sur le mur, aux chants des oiseaux qui ont décidés de squatter la gouttière. Voilà, du silence, de la paix. Car Les marches de l’Amérique est un roman fracassant, traduit par François Happe (qui porte bien son nom d’ailleurs). Tout commence par le souvenir. Un jeune garçon se remémore leur rencontre sous ce soleil implacable : Tom Hawkins et Pigsmeat Spence. Ils sont deux vagabonds des plaines qui errent dans ce pays, l’Amérique, qui a pillé, massacré et tué sans relâche. Lance Weller fait face à ses deux personnages et nous raconte leur histoire. Tout débute par la naissance de cet enfant taiseux qu’est Tom. Cette mère qui le pince un peu trop fort pour avoir une réaction, ce père qui ne lui accorde qu’un regard réprobateur. Weller y installe sa première tragédie, ce premier destin incandescent. Puis arrive Pigsmeat qui porte, depuis son origine, la disparition de la mère, morte en couche. Le père le porte responsable de cette vie, et donc, de cette mort. Voilà la deuxième tragédie. Et toujours le style de Weller qui fait battre violemment votre cœur et vous brûle les doigts : l’écriture est intense, concise et magnifique. La violence est partout sur leur chemin, pas de répit: les indiens luttent pour leur survie, les Mexicains luttent pour leur territoire, les colons saccagent l’âme et le corps. Et puis il y aura Flora, cette fleur qui a poussé dans ce terreau avide de sang et de désir de conquête. Elle est une putain, une femme esclave qui apprendra, sous l’égide du maître, à lire, écrire et donc à comprendre, vaincre, questionner. C’est elle qui donnera un but au chemin de Tom et Pigsmeat et c’est ce trio qui traversera ce pays de fous, de poussière et de meurtres. Weller parle de son pays, espace tangible, mobile et pourtant magnétique. Il parle de ceux et celles qui l’ont fait, dans la douleur, la violence, la peine, les cris et l’amour. Lance Weller nous transperce le cœur, nous fait nous souvenir que nous vivons encore comme des fous dans cette grande Histoire qui nous dépasse. Les marches de l’Amérique a une puissance de narration incroyable, il nous parle de destins, de barbarie et de rédemption. Du grand, du fort, de l’intense, pour tout cela, monsieur Lance Weller, vous êtes un sacré bon écrivain.

Équateur

28 février 2017

Voilà, devant vous, un GRAND roman d’aventures. Lu d’une traite, c’est un réel plaisir de retrouver la plume de Varenne et d’y voir toute son évolution: de son regard d’auteur, de ses histoires. Pour Équateur, tout commence à Lincoln City dans le Nebraska, en juin 1871. Pete Ferguson (si jamais vous n’avez pas lu Trois mille chevaux vapeur, jetez-vous dessus -sans vous faire mal hein- et vous verrez bien le lien) se fait appeler Billy Webb. Et ce Billy Webb est le meurtrier d’un abruti, mais un meurtrier tout de même. Pete est en fuite mais on comprend vite qu’il a d’abord un compte à régler avec lui-même. Il se fait embaucher comme dépeceur de bisons auprès de Mc Rae et part sur son fidèle mustang, Réunion, à la recherche des derniers grands troupeaux des vastes plaines. Nom d’un p’tit pois, j’ai retrouvé dans ce passage l’atmosphère du Butcher’s crossing de J.E. Williams, même si, dans ce roman, j’avais fini par être écœuré par ces massacres de grosses bébêtes pleines de poils. Pour en revenir à Équateur, le talent d’Antonin Varenne est de nous entraîner d’univers en univers avec une grande précision et un sens tout à fait esthétique du détail. Au sein du campement tu y seras, avec les Comancheros tu auras faim, dans la traversée du désert tu crèveras de soif et durant la révolte guatémaltèque, tu brûleras de rage. Antonin Varenne a une fluidité dans son écriture liée à une mise en ambiance forte, c’est la magie d’un très bon auteur. Pete Ferguson nous entraîne donc dans sa quête. Dans ce récit haletant, notre héros écrit des lettres de la part des personnages qu’il aime, il fait parler morts et vivants, c’est ceux-là même qui le jugent par l’intermédiaire de sa plume. Pete est un être décharné qui cherche à s’incarner. Une femme l’amènera sur ce chemin, c’est Maria, une indienne Xinca. Ensemble ils traverseront terres et océans, lui apprendra à “être”, elle à se laver de ses démons. Il y aura ce moment fort où Pete écrira son histoire à même la peau et nous tatouera, de la même manière, notre esprit. C’est pur et parfois dur. Équateur est un roman qui vous emporte beaucoup plus loin qu’un western. C’est une histoire intense, sans répit, qui tient en haleine jusqu’au bout. Dans ses multiples remerciements, Antonin Varenne évoque un certain couple: Judy et Craig Johnson… tiens donc :) on se dit que cela sent l’air frais des grands espaces et la recherche d’une certaine vérité dans les actions des personnages. Laissez-vous donc transporter par le souffle des chevaux et la rage de vivre; ce voyage palpitant vers l’Équateur de Pete-Antonin est une odyssée haletante. Yeehaaa!

Cet été là

28 février 2017

J’aime souvent comparer la couverture originale et celle choisit pour le marché français. L’éditeur américain a préféré cette boucle de cheveux blonds sur un fond bleu virginal qui fait se dire: années 60, ère Kennedy, ciel doux, air frais, vacances d’été. Tandis que l’éditeur français a choisi ce vélo rouge sur fond vert forêt: plus d’angoisse, idée du passé, sentiment d’abandon et de temps qui passe, inexorablement. Bon, et bien, retournez vos manches de lecteur, cet ouvrage est plus qu’un polar! Cet été là est un roman noir à la psychologie effrayante et à la construction démente. J’ai lu qu’on comparait Lee Martin à “un marionnettiste machiavélique“, et c’est le cas. Le 5 Juillet, ère Kennedy de l’Amérique sûre de ses charmes, une jeune fille, Katie Mackey, neuf ans, disparaît. C’était il y a trente ans. Et des personnages se souviennent. Henry Dees (bon, vous ne le saviez pas mister Lee Martin mais j’ai dû me dégager du visage de notre franco-français Henry Dès… voui, ça fait tâche dans l’univers noir mais j’ai les références que je veux :) . Bref! : Henry Dees était un professeur solitaire qui a aimé cette Katie fort Jolie, qui sentait si bon. Il y a aussi Gilley, le grand frère de l’innocente Katie qui l’a obligé à rendre ses livres à la bibliothèque d’où elle n’est jamais revenue. Puis il y a Clare, veuve rachitique et effacée qui a retrouvé l’amour, comme si elle était l’héroïne d’un roman de Danielle Steel. Clare est en amour de l’étrange Raymond R. qui aime tant se mêler d’un peu tout. Lee Martin met aussi en parole cette bourgade de Gooseneck où, par la vision générale des habitants, redonne une vue d’ensemble à cette narration polyphonique. Au fur et à mesure de la lecture, vous verrez ces apparences qui se lézardent, la manipulation qui se fait jour, la détresse qui prend à la gorge, le besoin d’amour désespéré. Alors il reste ce vélo rouge tordu et cette petite mèche de cheveux. J’ai avancé dans cette histoire, j’ai retracé ces jours qui ont suivis la disparition et me suis laissée aller au jeu psychologique de ce diablement bon professeur de littérature, monsieur Lee Martin. L’auteur ne laisse rien au hasard dans cette tragédie des illusions perdues. Cet été là déchire l’âme humaine et laisse des traces… il ne peut en être autrement.

Sous les lunes de Jupiter

26 février 2017

Un roman comme un voyage au long cours, avec pour destination une ville imaginaire du Golfe du Bengale: Jarmuli. Nous voilà projetés, tout comme Nomi, notre héroïne, dans un autre espace-temps où se bousculent, pêle-mêle, souvenirs, saris rougeoyants, traumatismes, senteurs d’Ailleurs, spiritualité, violences faites aux femmes et résilience. Sous les lunes de Jupiter est une histoire foisonnante. J’avais l’impression de me retrouver projetée dans la fureur citadine indienne, à observer les divers personnages, satellites de l’étrange planète Nomi. Elle est cette jeune femme adoptée en Norvège, qui a grandit dans ce pays, loin de ses racines, hantée par les images de sa jeune et bouleversante vie. Nomi retourne sur les traces de ce passé avec, pour passe-muraille, le tournage d’un documentaire. Sept personnages occupent son espace de résilience et nous entraînent dans un ballet où chacune et chacun essaie d’oublier son passé et se libérer de sa propre vie. Il y a Gouri, Vidya et Latika, trois vieilles dames en goguette, Suraj, le photographe alcoolique qui accompagne Nomi dans son reportage, Badal qui rêve d’une autre vie et Johnny Toppo, lien entre ces personnages, chantant la vie tel un clochard céleste. La toile est tendue, s’y projette alors les destins, les liens troublants et l’implacable Guruyi, gourou pédophile d’un ancien ashram. Anuradha Roy nous projette dans une vision chaotique du monde. J’ai parfois eu l’impression d’être en rêve et réalité, me perdant dans le dédale d’un vieux temple ou le long du bord de mer, entraînée par les fantômes de tous ces personnages. L’auteure a construit des hommes et des femmes complexes qui cherchent leur chemin vers plus de sérénité, en paix face à leurs peurs et leurs démons. Tout reste fragile, telle une brume nous enveloppant. Sous les lunes de Jupiter est un roman mordant et tournoyant qui laisse une impression hypnotique.

Traduction française: Myriam Bellehigue.

La terre qui les sépare

26 février 2017

C’est un récit, la recherche du père par le fils. Comment un homme se construit, construit aussi son travail d’écriture, en lien permanent avec cette disparition, ce manque béant dans sa vie. J’ai été touché par ce récit sur l’absence, ces non-réponses : personne ne peut -ou ne veut- dire si Jaballa Matar (opposant farouche du régime Kadhafi, enlevé puis emprisonné en Lybie dans la terrible prison d’Abou Salim) est encore vivant ou mort. Hisham Matar nous emporte alors avec lui au sein de sa famille, -le portrait fort d’une mère, le lien au frère- de ses souvenirs. C’est une histoire personnelle qui touche au destin: d’où l’on vient, qui l’on est, qui est cet homme, ce que l’on fait sur cette Terre, comment, au milieu des conflits ravageurs, se construire une identité propre. Hisham Matar trace une ligne rouge, c’est le retour au pays après trente ans d’absence et, le long de cette ligne, nous transporte dans ce passé familial engagé et le suivi de son enquête pour y trouver des bribes de réponses. La terre qui les sépare est une quête sincère, un récit cathartique. Retour en mars 1990: Jaballar Matar est enlevé par les services secrets égyptiens et remis aux sbires de Kadhafi. Hisham Matar a alors dix-neuf ans. Il attendra vingt-trois ans pour revenir au pays et nous faire rencontrer son pays -passionnant- et ses proches -bouleversant-. Une ambiance particulièrement forte relie ces évènements entre eux. J’ai été marqué par sa profondeur, ses questionnements, cette idée du déracinement et la douleur de l’absence, citant par lui-même Télémaque dans l’Odyssée. La terre qui les sépare est un texte puissant, tout en pudeur. Son réalisme est une forme de survie, une raison de vivre pour Hisham Matar. J’ai refermé cet ouvrage en pensant aux enfants de Mardin que j’avais vu, sortant leurs cerfs-volants de fortune face à la plaine libyenne, comme un message de liberté et de résistance face à la brutalité et l’absurdité de notre monde. La terre qui les sépare est un grand récit, intelligent et sensible, à lire résolument.

Traduction française par Agnès Desarthe.

Le bureau des jardins et des étangs

9 février 2017

“Empire du Japon, époque Heian, XII ème siècle”. Oui, bon là, vous vous dites peut-être, ça y est la Fanette nous fait une petite flatulence spatio-temporelle, vas-y que je te passe une couche de culture nippone ancestrale. Mais que nenni les gens, que nenni. Le Bureau des Jardins et des Etangs est un conte, tout simplement, tout magnifiquement. L’héroïne est Miyuki, jeune veuve de Katsuro, pêcheur de carpes et fournisseur des étangs sacrés de la cité impériale. Miyuki va alors entreprendre un long et périlleux voyage afin d’atteindre son but ultime: réaliser la dernière livraison de carpes de feu son mari. C’est une femme simple, et sensuelle sans le percevoir, en osmose totale avec la nature environnante, qui nous parle, au fur et à mesure de son périple, de cet amour inconditionnel qu’elle porte à son homme défunt. Comme dans une animation de Miyazaki , j’ai plongé dans cette histoire délicate et universelle “peinte” par Didier Decoin. J’écris “peinte” parce que j’ai eu la sensation que l’auteur tenait sa plume comme un pinceau: les images sont précises, le trait juste, le geste délicat, sans mièvrerie. Lire Le Bureau des Jardins… est un moment précieux où le temps n’a plus de prise, où l’on s’immerge dans cet ancien monde, où je me suis sentie recueillie par Miyuki. “Ce n’était pas la présence qui régulait le monde, qui le comblait: c’était le vide, l’absence, le désempli, la disparition. Tout était rien. Le malentendu venait de ce que, depuis le début, on croyait que, vivre, c’est avoir prise sur quelque chose, or il n’en est rien, l’univers était aussi désincarné, subtil et impalpable, que le sillage d’une demoiselle entre deux brumes dans le rêve d’un empereur. Un monde flottant.” Cet ouvrage m’a fait pensé à une calligraphie de Fabienne Verdier, entre une grande force et une belle humilité. Miyuki est une héroïne, dans tous les sens du terme, qui imprime sa vie sur ce parchemin (oui, miummium, c’était facile). J’ai été transportée ailleurs, j’ai humé l’orage et la végétation dense, compris le désir de Miyuki, découvert les rites impériaux et plongé dans cet univers fragile et éphémère. Le Bureau des Jardins et des Etangs est le petit théâtre d’une vie, qui est à lire autant qu’à ressentir, telle une petite perle de rosée sur ton chemin de lecteur(-trice) :)

Le dernier baiser

8 février 2017

Tout d’abord, il m’est rare de dire que j’ai physiquement adoré lire Crumley, jusqu’à relire certains passages. Par la même, j’ai adoré la géniale traduction de Jacques Mailhos et apprécié les illus, style sérigraphies en noir et blanc, de Thierry Murat. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas l’univers désillusionné, teinté d’humour noir de James Crumley, il est temps de prendre à bras le corps ce Dernier baiser réédité par Gallmeister (1ère édition en 1980 sous le titre de Le chien ivre… et vous comprendrez vite pourquoi :) ) et de suivre les bars que C.W. Sughrue, privé du Montana, écume le long de ses enquêtes. Dans ce Baiser, Sughrue doit retrouver Abraham Trahearne, poète alcoolique et fugueur occasionnel, sorte de Bukowski “attachiant” qui, accessoirement, ne s’en laisse pas conter… quoique. Enquête rapidement close dans ce petit bar paumé de San Francisco où Sughrue y rencontre alors Rosie, la tenancière, qui, contre quatre-vingt sept malheureux dollars, lui demande de retrouver sa fille disparue depuis… dix ans. C’est là que commence ce road-trip halluciné en compagnie d’un Trahearne qui a le chic pour provoquer les catastrophes et de Fireball, un bouledogue alcoolique (nous y voilà) qui voit passer placidement les évènements de sa satané vie de chien. J’ai eu l’impression de prendre ma place dans la El Camino et de tailler la route avec ces gaillards émotifs bien portés sur l’alcool. Crumley a écrit un roman noir au style jouissif (oui, il n’y a pas d’autre mot que celui-ci), j’ai carrément pris mon pied en le lisant. Avec une plume sensible et caustique, l’auteur américain plante son atmosphère et nous montre ces loosers sublimes sur fond d’Amérique brouillonne et sauvage. Il aime ses personnages, nous fait prendre la tangente en leur compagnie, nous enlace avec ses adverbes inattendus, ses tournures de phrases fantasques et ses situations tragiquement drôles. Un Baiser de Crumley et vous voilà ravi(e) de partir à la recherche de Betty Sue, de sentir l’air sec vous nouer les cheveux, d’avoir les yeux trop brillants de fatigue, de bagarres et… de substances illicites. Le dernier baiser est à lire ou à relire, c’est rock and roll et vous le valez bien!

La sonate à Bridgetower

31 janvier 2017

Et bien voilà, Emmanuel Dongala m’a régalé. La sonate à Bridgetower nous plonge dans l’univers musical de la fin du XVIIIe siècle. Avec densité et flamboyance, Dongala nous présente “Il Moro”, grand homme de la Barbade et père du jeune George Bridgetower, prodige du violon et, accessoirement, élève de l’illustre “papa Haydn”. Le roman débute en 1789, nous sommes encore dans cette période esclavagiste, que ce soit à Paris, Bath, Londres ou Vienne et suivons, par le prisme de Frederick de Augustus -qui se crée le personnage de “Prince d’Abyssinie”- ces évènements qui nous sont proches, vus ici d’une manière intimiste. La sonate est un enchantement, comme une plongée dans les carnets de croquis de Delacroix. J’avais envie, au fil des descriptions, de vibrer au son d’un orchestre, de parler avec De Gouges, de toucher les précieux tissus, d’admirer l’architecture des lieux. Et puis, pour une des rares fois dans la littérature, Dongala nous parle de cette élite africaine -toutefois principalement métisse- qui évoluait dans le milieu nobiliaire. Au sein de cette vaste fresque historique, George nous emporte dans l’énergie révolutionnaire de l’époque, puis nous fait découvrir la cour de George III avant de nous plonger dans les délices de Vienne et l’amitié forte qu’il noua avec Beethoven. Cette histoire, vraie, mise en forme par la plume érudite de Dongala, met en avant ce génie métisse qui, à cette époque, défraya la chronique et les conventions. La relation entre père et fils est cette petite histoire dans la grande, celle qui nous transporte d’un univers à un autre, qui nous raconte la difficulté d’être (s’efforcer de s’intégrer dans ce milieu colonialiste ou se battre?), l’envie de procurer de l’admiration au père, le désir de faire de sa progéniture le nouveau Mozart. La sonate… est un roman foisonnant tant l’énergie d’Emmanuel Dongala nous transporte facilement ailleurs. Difficile de croire que l’auteur s’y connaissait peu en musique classique avant d’écrire son roman, tant les retranscriptions musicales sont à la fois fluides et remplies de vitalité. Alors oui, Emmanuel Dongala m’a régalé et, pour celles et ceux qui aiment musique et histoire, il faut prendre contre son cœur La sonate à Bridgetower et s’y laisser entraîner en toute volupté :)