Archive pour mai 2015

Nikolski

Dimanche 17 mai 2015


“En réalité, elle ne pensait qu’à une seule chose : la route 138. Hypnotisée, elle regardait le reflet des phares sur l’asphalte mouillé. Elle sortait enfin des cartes marines de son père pour s’aventurer dans un monde non cartographié, sans doute grouillant de périls inconnus, mais où l’on pouvait prendre toutes les routes que l’on désirait. Plus tard elle comprendrait que cette liberté se limitait en fait à la 138 – mais pour l’heure, émerveillée, elle regardait défiler les petits villages : Rivière-à-la-Chaloupe, Rivière-aux-Graines, Manitou, Rivière-Pigou, Matamec, puis la réserve de Maliotenam.”

J’ai parfois l’impression de découvrir un livre comme si je retrouvais chaleureusement un très bon ami. Là, dans le fabuleux roman de Dickner (et fabuleux avec un grand “F” s’il vous plaît), ce sont trois bons amis que j’ai appris à connaître, à suivre, sur leur route migratoire, quelle soit réelle ou imaginaire. Il y a Joyce de Tête-à-la-Baleine, Noah de quelque part au Manitoba et le narrateur, bouquiniste à Montréal. Et au milieu d’eux, le compas de Nikolski qui les rassemble vers la direction perpétuelle -et donc symbolique- de cette île perdue. Une très belle histoire, je pourrais aussi écrire “un très beau conte”, qui se lit avec bonheur et truculence, où tu pars à la recherche éternelle des origines, de là d’où tu viens et de ce que tu fais en ce bas monde. Ce livre avait été couronné par le prix des Libraires de Québec en 2006 et “tabarouette” : vive son arrivée française en terre Libretto! :)

Franck Sinatra dans un mixeur

Dimanche 17 mai 2015

“Il était difficile de croire qu’un homme de cent trente kilos se serait pendu d’une poutre de l’escalier de sa cave avec ne corde qui n’avait pas pas assez l’air solide pour soutenir une pinta. Quand je m’approchai du corps, le cou de Russo avait l’air bien cassé. Mais il y avait en haut de la colonne vertébrale des ecchymoses qui ne venaient pas d’une corde. Je m’y connaissais en cordes. On aurait dit que quelqu’un lui avait frappé le dos et la nuque avec une batte. Je m’y connaissais aussi en battes.”

Nick Valentine est un privé à la sauce Bukowski, un vrai, un dur, à l’haleine lourde et au coup de poing façon massue. Mc Bride ne prend pas des pincettes, son style est concis et ramassé, pas de place pour les fioritures et autres artifices de langage, bref : un très bon polar à la sauce NeoNoir. La base de l’histoire est un grand classique : un braquage qui tourne court, s’ensuit une course poursuite haletante voir, il faut bien le noter, jouissive, tant la description des personnages est bien faite, tant l’ambiance sombre -et pourtant enneigée- est prenante dès les premières minutes de lecture. Je suis donc retrouvée comme au cinéma, à voir débarquer le privé Valentine au milieu de junkies à la cervelle brûlée, d’un anglais dingo et d’un mafieux obèse sentimental. Cela sent la testostérone à plein nez mais cela est remarquablement bien assaisonné. Vive ce cocktail déjanté et explosif !

Toute la lumière que nous ne pouvons voir

Vendredi 1 mai 2015

” On est bien loin de comprendre ce que c’est d’être aveugle, quand on ferme les yeux. Sous notre monde des cieux, des visages et des édifices, il en existe un autre, plus brut et plus ancestral, un espace où les  surfaces pleines se désintègrent et où les sons forment une multitude de rubans dans les airs. (…)Elle entends frémir des tamarins, des geais piailler dans les herbes dunaires ; elle sent le gros poing de granit, profondément enfoncé dans la croûte terrestre sur lequel Saint-Malo est posé, et l’océan l’entourer de toutes parts, et les îlots résister à l’assaut des marées. De sa main libre, elle ouvre le livre posé sur ses genoux, trouve les lignes avec ses doigts, porte le micro à ses lèvres.”

J’ai dévoré, avalé, englouti un roman : “Toute la lumière que nous ne pouvons voir” d’Anthony Doerr (Albin Michel). L’histoire commence entre l’Allemagne et la France, entre Paris et Saint-Malo, entre deux destinées : celle de Marie-Laure, jeune aveugle aux multiples tâches de rousseur et celle de Werner, petit orphelin aux cheveux déjà blancs comme neige. Avec une écriture vive et flamboyante, Doerr te prend par la main et te transporte au sein d’une épopée. Tu seras impressionné(e) par la ténacité et la rage de vivre de Marie-Laure, jeune fille lumineuse. Tu te surprendras à prendre sous ton aile Werner, génie rêveur passionné par les  transmissions électromagnétiques. Tu plongeras dans le dédale de la cité malouine, à la recherche d’un trésor inestimable. Et tu seras au milieu du chaos, où nul ne peut échapper à son destin, ni à l’incroyable “hasard des choses”. “ Toute la lumière…” est un roman-fresque marqué d’une force émotionnelle exceptionnelle.

Apnée

Vendredi 1 mai 2015

« C’est une expérience étrange que de pouvoir mesurer sa vengeance. Ce n’est pas donné à tout le monde. Il y a tellement d’injustices sur Terre dont personne n’est responsable. Tellement d’injustices que nous sommes forcés d’accepter. »

Attention: grand roman d’espionnage en vue!. Et c’est du grand art : une tension  permanente, des personnages troubles, une héroïne poursuivie, un contexte international qui vous emporte de Damas à Stockholm, en passant par les Etats-Unis et l’Irak, bref, j’ai été littéralement happée par ce roman chorale qui oscille entre passé et présent, entre violence et rédemption, entre mensonge et culpabilité. Joakim Zander m’a tenu en « Apnée » – ouiiii c’est faciiiile mais le titre est terriblement bien choisi pour un polar… haletant, huhu –  et cette sombre histoire est menée d’une main de maître. Génial!