Archive pour juillet 2015

Le violoniste

Mardi 28 juillet 2015

“Ilia apprit que le détenu en costume s’appelait Serguei Domorov, qu’il était un ” vory u zakone”, un “voleur dans la loi”, et le chef incontesté des “urkas” du camp. A en croire Kolia, ces criminels possédaient leur propre code d’honneur, leur organisation était régie par des règles qu’ils étaient tenus de respecter.”

1948 – Moscou – Conservatoire Tchaïkovski – : Ilia Vassilievitch Grenko, violoniste de renom, éblouit son auditoire par son talent et la musicalité unique de son Stradivarius, violon hérité de longue date par sa famille. Et puis tout bascule: Illia est arrêté par le KGB, enfermé à la terrifiante Loubianka puis rapidement transféré dans un goulag. Illia “disparaît” tout comme son cher instrument. / 2008 en Allemagne : Sacha, informaticien, n’a plus que des bribes de souvenirs familiaux et va répondre à l’appel à l’aide de sa soeur Viktoria. Il garde en lui des images de son passage en Allemagne de l’Est, de sa babouchka  Galina, et puis des visions cauchemardesques d’un terrible accident de voiture. Mechtild Borrmann plante ici son décor. Nous voilà donc emporté(e)s dans ce roman policier haletant qui plonge dans les heures les plus sombres du régime totalitaire russe. Vers les bassins miniers de la Petchora ou sur les steppes arides du Kazakhstan, nous oscillons entre passé et présent, secrets familiaux et quêtes nécessaires. Un roman noir impitoyable, saisissant, remarquablement bien construit et largement accessible. Si vous voulez du frisson et vous réfugier sous une couette avec un bon roman policier, vous tenez le bon ;)

Neverland

Lundi 27 juillet 2015

“Et assise là, devant ce papier, je pensai aussi, car comment ne pas y penser, à toutes mes batailles, à mes journées passées au camp, à ma marche à travers bois avec les gars d’Akron, à mes conversations avec le colonel, à la douceur de la main que son beau cousin avait posée sur mon visage, à l’épisode de ma capture sous cet arbre. J’écrivis à Bartholomew que j’avais quitté mon uniforme, perdu mon mousquet et son portrait – que j’avais laissé dans la boue près du ruisseau – et qu’à présent, de nouveau je portais une robe. Que j’avais les jambes plus libres, et un peu du reste de moi-même aussi.”

La farouche Constance prend l’habit… de soldat de l’Union lorsqu’éclate la guerre de Sécession. Bartholomew, son mari à la santé fragile, restera dans leur ferme de l’Indiana. C’est ainsi que commence ce roman magistral où, à mesure que grandit l’horreur de la guerre, le fil de l’histoire se fait de plus en plus ténu entre raison et déraison. Nous nous accrochons alors à l’incroyable rage de vivre qui émane de Constance – alias Gallant Ash – dans son monde au bord du chaos où l’inconstance et la violence sont les maîtresses du jeu. Laird Hunt confronte sans cesse la beauté de la Nature face à la noirceur de l’âme Humaine, il nous transporte dans un no-man’s land où la frontière devient floue entre réalité et imaginaire. “Neverhome” est une épopée sauvage dont l’héroïne est une femme engagée et enragée. Un roman d’une densité incroyable, pendant féminin de l’excellent “Wilderness” de Lance Weller. A lire absolument, si si si.

Le facteur émotif

Lundi 27 juillet 2015

“Une forme favorisant l’expression des sentiments. N’était-ce pas justement ce à quoi Bilodo aspirait? Ne lui était-il pas arrivé de se entir coincé aux entournures par les limites qu’imposait le haïku? Franchement, n’en avait-il pas assez d’évoquer la météo, les petits oiseaux et les cordes à linge? N’était-il pas temps d’envisager de plus grandes et plus belles choses, de faire éclater les coutures du vêtement trop étroit? N’avait-il pas le désir d’aller plus loin, d’ouvrir enfin son cœur? “

Bilodo est un jeune facteur à la vie déjà calée comme du papier à musique. Mais Bilodo a un secret: en décachetant leur courrier, il connait une partie de la vie de quelques uns de ses concitoyens. C’est ainsi que Bilodo est tombé en amour de Ségolène. Cette fille de Guadeloupe écrit régulièrement des haïkus à un certain Gaston Grandpré. Le destin décide alors de frapper à leur porte et voici notre Bilodo propulsé dans un univers poétique où il devra jongler entre délicatesse japonisante et imposture grandissante.Haïkus et tankas tissent la toile de ce conte moderne rondement bien mené où, jusqu’à la dernière page, le « facteur émotif » vous emportera. Un roman subtil et amusant, à savourer sans aucune modération.

Le facteur émotif” de Denis Thériault - éd. Anne Carrière -

Il était une ville

Mardi 21 juillet 2015

“Il se mit à fréquenter un Speed Shop clandestin pour retaper la Mustang qu’il avait acheté d’occasion et s’aperçut avec effroi que tout son savoir d’ingénieur ne venait pas à bout des problèmes de tensions électriques, sur le démarreur, que des mains de mécano doué résolvaient en une heure. Il devint sensible au talent. A tout ce qui était imprévu dans le système de Taylor. Il devint sensible aux intuitions des corps. A la volonté, au désir, à l’imagination. Et son coeur assoiffé se gorgeait d’un amour inattendu, comme une éponge.”

Détroit, An un de la Catastrophe (2008). Il était une fois Eugène, jeune ingénieur français, qui débarque pour un projet géré par l’Entreprise. Il va y découvrir une ville en faillite et une fille au sourire brillant rouge. Il y a aussi Charlie qui vit avec la Bande dans les quartiers désertés et l’inspecteur Brown chargé de l’enquête sur ces centaines d’enfants disparus. Dans ce conte moderne et hypnotique, on y retrouve des gouttes d’encre de Dickens, d’Orwell et quelques sons du joueur de flûte. Par son écriture poétique, par son style à la fois implacable et sensible, Thomas B. Reverdy nous emporte dans ce Détroit mythique qui a perdu de sa superbe… et nous avec. Pourtant, l’auteur va nous donner à voir toute l’Humanité là où nous croyons qu’il n’y a plus rien. Il montre la force de cet Amour face à l’absurdité d’un système. “Il était une ville” est un fabuleux roman qui entretient ses failles afin de mieux laisser entrer la lumière. C’est passionnant et éblouissant!

La Source

Lundi 20 juillet 2015

“D’humidité nulle part ailleurs. Partout ailleurs est jaune, brûlé, calciné, poussière et cendre de l’été. Même aux basses eaux d’août, la Flane inonde cette cuvette toute emberlificotée de chardons, de lentilles d’eau, de laîches, de roseaux à hampes floconneuses, grouillantes de libellules, de moustiques et de larves, de bêtes malsaines qui aiment la vase croupie.”

Anne-Marie Garat est une dentellière des mots qui vont par monts et par vaux, dessinent des arabesques temporelles, tiennent le fil d’un conte ininterrompu. 1904: Lottie voit passer un homme portant un enfant, se dirigeant au domaine des Ardenne et laissant le nourrisson en lieu et place. Plusieurs années plus tard, l’auteure retourne, pour des besoins universitaires, au Mauduit, et se voit héberger par Lottie qui va lui raconter des souvenirs, une fable sincère. Les deux femmes ont chacune une histoire, l’une emporte très loin, jusqu’aux terres sauvages du Yukon, l’autre emporte au plus intime, à la recherche de son propre passé. Et nous voici pris rapidement dans un tourbillon romanesque, entre imaginaire et réalité, où la perception du temps se dissout pour laisser place à deux univers qui s’attirent et se répondent. “La Source” est un roman d’une densité incroyable, une véritable aventure poétique qui, littéralement, vous happera. -Du-Grand-Art-

La petite et le vieux

Lundi 20 juillet 2015

“C’est à cette époque qu’est arrivé Roger. Je suis tombée sur lui, épave échouée dans le décor, après l’une de ces tournées d’où je revenais toujours, à moitié somnambule, sans trop savoir si j’avais vraiment livré les journaux. Mais ce matin-là, en approchant de chez moi, la présence de ce parfait étranger m’a rapidement rapatriée sur le plancher des demeurés.”

Au début des années 90, à Limoilou, quartier populaire de Québec, vit “la petite”, Hélène, où plutôt “Joe”, jeune fille qui rêve d’habiter ailleurs, autrement, à une toute autre époque. Y vit aussi “le vieux”, monsieur Roger, qui attend tranquillement que la mort vienne le chercher, tout en jurant comme un charretier du haut de son balcon. Marie-Renée Lavoie capte avec beaucoup de finesse les failles des divers personnages cabossés par la vie, qui vivent dans cet environnement haut en couleur. Un vrai beau roman sur l’amitié et l’âpreté de la vie, où l’on oscille sans cesse entre petits bonheurs, désillusions, imaginaire qui sauve et fracas du quotidien. Un chaleureux coup de cœur qui vient de paraître en format poche! Youpi!

La Pieuvre

Mardi 7 juillet 2015

Et bien je ne pensais pas en trouver un… un thriller-doudou, celui qui vous plonge doucement mais sûrement dans une sombre histoire et dont finalement vous ne pouvez lever les yeux qu’à la toute dernière page. Lisa Hestin est flic à Paris, c’est aussi la fille de Lionel Hestin, juge d’instruction, assassiné au début des années 80, tout comme ses confrères, les juges Falcone et Borsellino. En partant au chevet de sa mère mourante, Lisa va aller à la rencontre de sa propre histoire et, dans le même temps, soulève un secret d’Etat liant son défunt père à la “Pieuvre”. Et pourquoi donc un thriller-doudou vous dites vous donc ?! Parce qu’il se lit si facilement, cela en est même déconcertant au début, ce style direct et sans fioriture. Je me suis laissée prendre au jeu de cette intrigue impitoyable composée de personnages “brut de décoffrage”. Jacques Saussey évite les écueils et tient bon son jeu meurtrier, juxtaposant deux périodes qui se chevauchent à une quinzaine de jours d’intervalle, provoquant ainsi interrogations et surprises. Les couteaux sont donc aiguisés, le flingue est chargé, l’esprit est affûté, il est temps pour vous de rejoindre Lisa et Daniel -leur cinquième aventure et pas des moindres- en vous souhaitant une frissonnante plongée dans les méandres obscures de “La Pieuvre”.

La Pieuvre de Jacques Sausseyéditions Toucan noir -

Péchés capitaux

Lundi 6 juillet 2015

“Alors qu’il se reposait, la mort ne quittait pas ses pensées. A la place du paradis, qui semblait être un endroit très ennuyeux, il se serait volontiers contenté d’un court séjour à travers les galaxies. Depuis que les photos d’”Hubble” étaient publiées et révélaient toute leur splendeur, il mourait d’envie de les voir au plus près. L’autre jour, dans le “Detroit Free Press”, il avait lu que les trous noirs tournaient à la vitesse de  dix mille kilomètres à l’heure, ce qui serait pour l’âme errante un voyage extrêmement rapide.”

L’inspecteur Sunderson revient ! – nul besoin mais, si l’envie joyeuse vous prend, n’hésitez pas à lire “Grand maître” paru en poche -. Et là, au milieu de bouquins dont, en ce moment, je n’arrivais pas à trouver de saveur particulière, se dresse “Péchés capitaux” de Jim Harrison. Le début m’a fait pensé au roman de Dickey, “Délivrance” : Sunderson parvient, avec ses méthodes plus que “borderline”, à acquérir un modeste chalet dans le nord du Michigan; mais il est surtout arrivé sur le territoire d’une famille de dégénérés : les Ames. En pleine saison de pêche à la truite, Sunderson reprend du service et ça va être haut en couleur. Cette histoire est, toute à la fois, roman noir, chronique d’une Amérique violente, ode à la nature sauvage, essai sur le sexe et ses pulsions, hymne à la bonne bouffe et questionnement sur l’amour. Oui… rien que ça, avec quelques touches d’humour décalé pour parfaire le tout. “Péchés capitaux” paraît en septembre, de quoi commencer “La rentrée” avec un bon cru et se FAIRE PLAISIR! alléluïa.