Archive pour août 2015

Une Antigone à Kandahar

Mercredi 26 août 2015

“Ils disent : Nous avons apprécié votre luth hier soir. C’était reposant. Je ne réponds pas. Ils disent : C’est bien que vous puissiez de nouveau jouer de la musique dans ce pays. Sous les Talibans, c’était interdit, mais nous avons changé cela. C’est ça, la liberté. Je dis : sous les Talibans, ma famille était en vie. Aujourd’hui ils sont tous morts. Qu’est-ce qui est mieux ? La liberté ou la vie ?”

Nizam, jeune femme mutilée, descend des hautes montagnes afghanes pour récupérer le corps de son frère, Youssouf, mort au combat. En face d’elle se place un poste avancé de l’armée américaine – situé dans la province de Kandahar -, véritable forteresse du désert. Dans ce face à face aux allures volontaires de tragédie grecque, l’état-major refuse de lui rendre ce corps car ces hommes ont peur : s’agit-il d’une “veuve noire”? d’un appât? d’une diversion des talibans?. Durant trois jours, Nizam s’obstine à justifier sa présence, son seul but. Ces destins sont alors liés, malgré eux, dans cet espace à la fois hostile et majestueux. Joydeep Roy-Bhattacharya signe un roman haletant et grandiose sur un conflit  cruel et sans fin. Chaque portrait, réalisé avec beaucoup de finesse, est saisissant  de vérité; la peur se mêle au courage, la détresse à la folie, l’incompréhension à l’humanité. “Une Antigone à Kandahar” est un grand roman, indispensable et nécessaire.

Les loups à leur porte

Vendredi 21 août 2015

“L’émotion qui le frappa à cet instant fut trop soudaine pour qu’il puisse la contrôler. Il détourna le visage à temps pour que Kate ne le voit pas éclater en sanglots. Ses mains serrant son cou le plus fort qu’il le pouvait, ivre de rage, laissant sans regrets toutes traces de vie s’écouler de son regard. Elle ne s’était pas débattue, pas une seule fois. Elle s’était contentée de le fixer droit dans les yeux, comme si tout cela n’avait pas la moindre importance.”

Par où commencer pour vous parler de cet ouvrage… débuter par “âmes sensibles s’abstenir”? ou par un plus consensuel “ceci est un roman chorale qui vous sortira de l’ordinaire et plus encore”?. Dans tous les cas, ces histoires en reliance vous happeront dès le début et vous ne pourrez lever le bout du nez qu’à la toute dernière page. Dans “Les loups à leur porte” il y a comme des tragédies grecques mettant en avant une vision apocalyptique de notre monde : ces destins croisés et entrelacés dans le décor épuré du Kansas, dans le théâtre de la banlieue nantaise ou sur la scène bouillonnante d’énergie de San Francisco. Il y a des morts annoncées, des fantômes du passé, un monstre qui en remplace un autre, de la rédemption, de la violence inouïe, de la possession mais aussi une part plus lumineuse rendant compte de l’Amour. Un premier livre, pour Jérémy Fel, qui ne peut en aucun cas vous laisser indifférent tant l’atmosphère est dense dès le premier destin annoncé. Au fur et à mesure on pourrait se croire dans un film à mi-chemin entre l’univers de Lynch et celui d’Hitchcock avec une pointe de Stephen King à ses grandes heures. Les personnages ne vous laisseront pas reprendre votre souffle, ils vous plongeront dans l’angoisse tout autant qu’ils vous ramèneront à l’essentiel de la vie. Ce chassé-croisé constant entre visions cauchemardesques et amour inconditionnel donnent à ce livre une intensité foudroyante dont il serait dommage de passer à côté… pour le meilleur et pour le pire.

Délivrances

Lundi 17 août 2015

(…) ils se marièrent à Tijuana avant de déménager en Californie pour vivre une “vraie” vie. La jalousie qu’éprouvait Bride en les regardant était infantile, mais c’était plus fort qu’elle. - ” Par “vraie”, vous voulez dire “pauvre”? Pas de télévision?” -. Steve haussa les sourcils. - “ça veut dire pas pas d’argent”, dit Bride. - – “Même chose” répondit-il.“Pas d’argent, pas de télévision.” - “ça veut dire pas de machine à laver, pas de réfrigérateur, pas de salle de bain, pas d’argent ! ” -  – “C’est l’argent qui t’a sortie de ta Jaguar? c’est l’argent qu’a sauvé ton cul ?” -. Bride cligna des yeux, mais eut l’intelligence de ne rien dire. D’ailleurs que savait-elle du bien pour lui-même ou de l’amour sans les choses matérielles?

Lula Ann Bridewell est une splendide jeune femme à la peau noire-ébène, toute habillée d’un blanc immaculé, se prénommant “Bride”: là est son personnage. “Délivrances” est le récit d’une guérison nécessaire qu’elle devra entreprendre pour être enfin libre : libre de ses choix, défaite de son personnage-armure et surtout, libérée de l’éducation violente et abjecte d’une mère, mulâtre à la peau laiteuse, honteuse de la couleur ” trop noire” de sa fille. Sans concession mais avec toujours autant de finesse, Toni Morisson aborde le racisme latent d’une société bridée et cruelle. Dans un style sensuel et poétique, nous plongeons dans cette histoire réaliste habilement ponctuée par quelques touches “magiques” et nécessaires : du grand Art vous dis-je!. Bride nous entraîne ainsi dans sa rédemption, là est toute sa force : nous voyons ce que l’Humain peut choisir de plus beau, l’amour des autres et de ce que l’on est, sans détour ni mensonge. Grâce aux rencontres marquantes qui se poseront sur son chemin, Bride apprendra la résilience et la délivrance. Un roman puissant et bouleversant.

Un été au Kansai

Mardi 11 août 2015

“C’était le jour où nous nous rendions de nouveau en excursion à l’île d’Enoshima afin d’y déguster des huîtres frites (curieux mais succulent). On accède à cette île par une longue passerelle en bois.(…) une foule bon enfant, hommes et femmes en léger kimono d’été aux teintes crues, parcourait les sentiers d’Enoshima entre les petites échoppes où l’on vend des friandises sucrées, des chapeaux de paille, de la verroterie et des coquillages. (…) En ces splendides jours d’été, comment imaginer qu’au delà de l’horizon si bleu et si clame, les flots sont souillés d’huile et de sang, les avions piquent et explosent, les corps noircis de mazout dérivent jusqu’aux plages paradisiaques pour y finir rongés par le sable ?”

Il est parfois des livres auxquels je souhaite faire une simple visite de courtoisie, et, parfois, la rencontre dure plus longtemps que prévue. C’est ce qui s’est passé avec le roman historique et épistolaire de Romain Slocombe : Un été au Kansai. Pour cerner un peu mieux cet ouvrage -qui a d’ailleurs créer la polémique en Allemagne lors de sa sortie -, il s’agit des lettres que Friedrich Kessler – officier SS nommé à l’ambassade du Reich à Tokyo en 1941 – envoie régulièrement à sa soeur Liese. L’homme nous intéresse par ce qu’il vit et par la manière, à la fois précise et spontanée, qu’il a, d’aborder divers sujets : l’état d’esprit du Japon de cette époque, l’atmosphère qui règne dans les divers quartiers, la beauté exquise des lieux découverts qui côtoie la noirceur de l’extrémisme germano-japonais. J’ai été autant transportée par ses “cartes postales littéraires” qui nous font découvrir la zen campagne japonaise, qu’effrayée par la description des incendies apocalyptiques provoqués par les bombardements des B-29. Cette correspondance entretient sans cesse le clair-obscur et l’on se demande comment l’Homme peut, tout à la fois, créer, aimer et détruire…sans cesse. Friedrich Kessler, jeune officier épris d’art et de philosophie, dresse, malgré lui, le portrait d’une génération fanatisée menée au désastre et nous interroge par delà le temps qui passe et les souvenirs enfouis. Un été au Kansaibouscule le lecteur et la littérature sert aussi à cela: se poser des questions, aller au delà de ce que l’on croit être ou savoir.