Archive pour janvier 2016

Sidney Chambers et l’ombre de la mort

Jeudi 28 janvier 2016

“Après la pluie matinale, l’herbe et les champs étaient trempés. Puisqu’il ne pouvait pas s’asseoir, Sidney s’accouda à une barrière à cinq rondins et c’est ainsi qu’il mangea son sandwich et but son thé en laissant vagabonder ses pensées. Quand il eut fini, il décida de grimper à la barrière, de se percher sur le dernier rondin, comme s’il était encore un enfant qui dispose d’une journée entière devant lui sans rien faire sinon l’occuper à sa guise. Considérant la campagne alentour, il se demanda combien d’autres personnes avaient contemplé ce panorama au fil du temps, et il se dit que cette terre était son pays et qu’il était chez lui; c’était l’Angleterre.”

Vous reprendriez bien une tasse de thé avec un nuage de lait “dear” ? Tout comme je reprendrais bien un autre mystère élucidé par le chanoine Chambers “please”. Ces histoires sont un vrai petit délice, comme des scones à déguster lors du traditionnel “tea time”. J’ai retrouvé un plaisir d’enfance, celui que j’avais, lovée dans le vieux fauteuil de mon grand-père, à dévorer ces petits livres jaunes, signés du Masque, où défilaient les enquêtes d’Agathe Christie. James Runcie nous entraîne dans six mystères se passant entre Londres et Cambridge, à Grantchester, durant les années 50. Nous voyons l’évolution du chanoine Chambers en détective sensible et méticuleux, tout en profitant de son quotidien auprès de l’inspecteur Keating -lors de leurs parties de backgammon-, de sa gouvernante maternante madame Maguire, de son fougueux labrador Dickens, de la pétillante Amanda et de toute une galerie de personnages “so british”. Sidney Chambers est un jeune homme charmant, mais un homme d’église avant tout (même s’il aime se sentir hors des sentiers battus) ; c’est par la même qu’il est un prétexte idéal pour élucider une affaire, ou panser un tourment, sans recourir à la justice. Et nous, lecteur-lectrice,  nous jouons rapidement auprès de lui, pour élucider le “qui-que-quoi-comment-pourquoi”. Bref, pas de meurtres sanglants ni de tortures infligées par un démoniaque psychopathe dépressif, que nenni! Là, il s’agit de prendre son temps, de découvrir un attachant Sidney, de se laisser aller à une atmosphère et de résoudre, ou pas, certains mystères de Grantchester. Sooooo nice!

Mademoiselle Haas

Jeudi 21 janvier 2016

“Bien que pourvue d’une riche intelligence et du désir d’apprendre, Léopoldine Haas n’avait pas fait d’études, encore moins d’études de philosophie. Ainsi l’inadéquation de la dialectique du maître et de l’esclave à sa propre condition ne pouvait la frapper, comme elle frappait, par exemple, sa collègue brune. Ce qui ne signifie pas qu’elle ne disposait pas de moyens de comprendre le monde. Ni qu’elle ne désirait pas le transformer.”

Elles sont dix-neuf. Dix-neuf fois “Mademoiselle Haas“: Catherine, Valentine, Aline, Léopoldine, Eveline… C’est une série de portraits féminins tout en nuances, tout en finesse, qui encadrent une période courte de la l’histoire de France: de Février 1934, lors des manifestations antiparlementaires de l’extrême-droite, à Août 41, qui correspond au début de la lutte armée des communistes contre l’occupant. Michèle Audin tisse, pour chacune d’entre elles, une forme littéraire singulière, où elle imbrique les conséquences de la “Grande Histoire” dans ces moments intimes, de ceux qui n’intéressent pas les manuels d’histoire. “Mademoiselle Haas” brosse le portrait de femmes confrontées à leur réalité quotidienne, de femmes au travail, de femmes qui s’émancipent, de femmes restées sous le joug, de femmes en résistance, de femmes en amour. C’est une joie d’aller à leur rencontre, de partager un bout de leur vie, d’établir les correspondances entre lieux et personnages. En lisant ce livre on pourrait se croire projeter dans une photographie de Willy Ronis ou au sein d’un poème de Prévert. L’auteure nous donne à voir toute une époque, toute une atmosphère, toute une part d’humanité. Nos “Mademoiselle(s) Haas” donnent un coup de projecteur sur le milieu féminin et populaire des années Trente, c’est une croisée des chemins qui en devient rapidement un régal de lecture.

L’ombre de nos nuits

Mardi 12 janvier 2016

“J’avance encore aujourd’hui, à pas légers, mesurés, mais je sais que le chemin s’élargit. Peut-être toute la joie du monde n’a-t-elle pas tout à fait disparu. Peut-être m’attend-elle, plus loin, ailleurs. il n’appartient qu’à moi d’aller à sa rencontre. J’entends en moi une voix qui chuchote, s’amplifie et finit par m’envahir toute entière. Relève-toi! élance-toi! écoute-toi! Danse!. Mes pas résonnent dans l’escalier en pierre, amplifiés par la hauteur de la voûte. Reprendre pied. Reprendre vie.”

Un roman magistral qui entrelace deux époques, deux histoires qui nous transportent, à la fois dans l’intimité créative de Georges De la Tour qui compose son œuvre “Saint-Sébastien soigné par Irène” en 1639 et, de nos jours, une femme éblouie par ce même tableau qu’elle découvre lors d’une visite au musée des Beaux-Arts de Rouen. Avec une finesse incroyable, Gaëlle Josse nous entraîne dans ce jeu de clair-obscur où les mystères du cœur valsent avec l’intimité du regard de chacun : de celui qui crée, de celle qui se souvient, de celui qui observe, de celle qui a aimé. Nous sommes à la fois dans l’atelier du Maître, alcôve calme au milieu de la tempête extérieure (la Lorraine est, à ce moment là, dévastée par la Guerre de Trente Ans et la peste), tout comme nous sommes dans ce musée où une femme traverse, dans ce lieu propice à la contemplation, sa tempête intérieure (elle est, à ce moment là, dévastée par une passion). Un roman touchant, qui emporte, émeut, un magnifique déploiement du jeu des regards, une croisée des âmes, voilà tout ce qu’est “L’ombre de nos nuits“.

Le loup peint

Mardi 12 janvier 2016

“Confusément, il savait qu’autre chose avait remplacé les oiseaux sur les chairs lacérées. Quelque chose qui faisait beaucoup de bruit avec ses dents. Quelque chose qu’il valait mieux ne pas approcher. Quelque chose qui emporterait d’autres morceaux d’elle loin de lui. Il se détourna du charnier et s’enfonça dans l’obscurité. Sa robe blanche, pâle comme celle d’une hermine, se fondit entre les branches à la lueur de la lune. Bientôt, il ne fut plus qu’un fantôme de plus dans la nuit. La vie l’appelait, droit devant, impérative. La vie…”

Voici un thriller fait de vengeance et de désespoir, une de ces sombres histoires qui vous prend aux tripes dès les premières lignes. Vincent est vétérinaire, après une dure soirée, il rentre chez lui, en ayant d’abord fait un détour chez sa maîtresse. Bon, jusque là, rien de nouveau sous le ciel bourguignon. C’est ensuite que les choses se gâtent. Une voiture avec quatre sombres personnages le double et l’oblige à faire une dangereuse embardée, des coups de feu, une course-poursuite dans les sombres bois de l’Yonne et une machiavélique psychopathe qui va semer la mort à chaque endroit où elle se trouve. Et il n’y a pas que cela… il y a aussi “Joey”; c’est à ce moment là que vous découvrirez l’envers sinistre de ce décor déjà effrayant. “Le loup peint” est une histoire à vous couper le souffle, une échappée noire et sans scrupule, un roman noir efficace qui tape vraiment là où ça fait mal…yiark yiark…

Le grand marin

Lundi 4 janvier 2016

“Quand on rentre, je me sens revenir de très loin. J’étais avec Jason le Hobbit, on marchait dans l’air au-dessus des oiseaux. Le vent voulait nous emporter. Jason me quitte devant la statue du marin perdu. Je longe le quai jusqu’au “Rebel”. La nuit est tombée sur le port. Je pense à ceux qui sont restés, les pieds rivés à terre dans un monde carré, trimballant tout leur poids d’humains. J’ai de la peine pour eux. Je voudrais raconter à tous que je reviens de plus haut que les mouettes -même au plus grand des marins- mais Jason m’a fait jurer, je ne dirai rien.”

Oh comme ce roman fleure bon l’aventure du grand large, comme il nous transporte dans le creux des vagues, comme il fait tanguer nos émotions, comme il nous fait déployer notre imaginaire. Un premier roman pour la voyageuse au long cours Catherine Poulain, qui pourrait être la digne héritière d’un certain Francisco Coloane. Nous voilà donc, lecteurs, lectrices, à côté de Lili, petit brin de femme qui part se frotter aux grands éléments, qui porte la fierté de ces hommes et femmes épris(es) de liberté, venu(e)s de loin pour pêcher au coeur de cette contrée vaste et confrontante. Sur le Rebel, elle prendra sa place à ses risques et périls mais pour son plus grand bonheur, celui de revivre. Lili est partie loin pour ne jamais revenir nous chuchote-t-elle. Mais où en sommes nous de toutes nos certitudes au milieu de ce monde mouvant ? Que se passe-t-il lorsqu’un jour elle rencontre Le grand marin ? Une histoire épique, une bouffée d’iode qui vous ébouriffera les sens. Allez, on embarque !

La poupée de Kafka

Lundi 4 janvier 2016

“Il s’assit sur le rebord du pont, appliqua les deux feuilles l’une sur l’autre et, avec application, se lança dans un pliage sophistiqué. Quand il eut terminé, il tenait un bateau entre ses doigts. Des voix perçaient en périphérie, une lumière trop vive. Si vous voulez bien me pardonner, fit Franz Kafka en se redressant, avant de lancer sa création vers le fleuve où elle disparut en virevoltant. J’ai encore beaucoup à accomplir. (…) Puis il la salua, s’éloigna sur le pont et se fondit dans la brume. Autour de Julie, tout s’animait et devenait lumière.”

Voici un roman d’une finesse incroyable, tout en entrelacements. Abel Spieler enseigne la littérature allemande à la Sorbonne. L’homme a une passion qui -avec son plus grand consentement- dévore sa vie : Franz Kafka. Julie, fille d’Abel,  s’est construite avec ce père intransigeant et absent. Kafka est, pour elle, un compagnon fantomatique mais aussi une quête vers le regard du père. Et puis il y a cette énigme entre eux : l’histoire d’une relation épistolaire entre Kafka et une étrange petite fille croisée dans un parc. Mythe ou réalité ?. Nous nous retrouvons littéralement absorbé(e)s par l’histoire : celle d’hier, celle d’aujourd’hui, celle de la réalité oscillante, celle du rêve vacillant, celle qui nous fait découvrir la très secrète Else, celle qui nous replonge dans le sombre destin d’une enfant et de ce grand écrivain praguois. Cet ouvrage est un labyrinthe dans lequel nous nous enfonçons avec délice, prêt(e) à aller vers chaque porte dérobée. C’est aussi l’histoire forte et singulière d’un amour entre un père et sa fille. “La poupée de Kafka” de Fabrice Colin est un de ces romans qui restent en mémoire durablement. A découvrir résolument.