Archive pour février 2016

Retour à Oakpine

Mardi 16 février 2016

“Il fit un rapide retour en arrière et se rendit compte que c’était ainsi. Il marchait moins de vingt mètres sur le béton peint jusqu’à l’ascenseur, puis à l’étage, il passait la porte menant à ses bureaux, et remontait le couloir recouvert de moquette. Il finirait sa vie sans avoir usé une paire de chaussures. Et maintenant, dans la pénombre qui sentait les feuilles  tombées, il marchait vers le garage de Jimmy Brand, un trajet qu’il avait effectué à pied mille fois, des années auparavant. (…) Il sentait l’air sur son cou, pas froid, mais sec et doux. Il ne parvenait pas à trouver la bonne cadence sur ce trajet, et il se sentait sans défense, vulnérable, dans son vieux monde, et cette impression aussi ajoutait à sa confusion.”

Comment rendre intense un roman sur ces petits riens, ceux qui nous relient, font le “Tout” dans nos vies: c’est tout le talent de Ron Carlson. Il n’y a rien d’extraordinaire à Oakpine et, en même temps, au cœur de la ville et de ses personnages, tout vous accroche à l’âme: la nostalgie de l’adolescence, le retour “à la maison”, l’évolution simple de la vie, le pardon, les retrouvailles, l’amitié, le regard sur la passé, les fêlures, les passades, les émotions brassées. Oui, tout cela dans ce “Retour…”. Jimmy, cinquante ans, revient dans la maison de ses parents, pour y passer ses derniers mois. Craig, Frank, Mason, Marcie et Kathleen sont dans leurs vies et, avec toute sa sensibilité, Carlson les relie au fur et à mesure, en prenant le temps, ce précieux temps. En fil rouge, nous voyons défiler les saisons, les enjambées athlétiques du jeune Larry à travers la ville et cette jeunesse qui reprend inexorablement le relais. Sur Oakpine, les ami(e)s d’enfance se retrouvent et nous donnent à ressentir la force de leurs liens, leur complicité contagieuse, leur humanité sobre et bienveillante. Ce roman est écrit toute en finesse au sein d’une nature flamboyante et il m’a attaché une p’tite partie du cœur, toujours restée auprès d’eux. Bouleversant!

A toute berzingue

Jeudi 4 février 2016

“Une fille surgit des broussailles et se précipita vers lui. il faisait cinquante degrés Celsius, il n’y avait pas une maison à deux cents kilomètres à la ronde et une fille avait surgi des broussailles. le soleil se perdait dans son propre éblouissement; le désert autour des fourrés était blanc de chaleur. La fille soulevait des petits nuages de poussière en courant vers son véhicule. Il ralentit. “N’abandonnez pas votre voiture, l’avait-on prévenu. Quoiqu’il arrive, n’abandonnez jamais votre voiture. Le soleil peut vous tuer en deux heures.” Une fille courait sous ce soleil mortel, ici, à deux mille kilomètres à l’ouest de Sydney, quinze cents au sud de Darwin, mille au nord d’Adélaïde.”

Cela débute par la rencontre de deux personnages. Katie part sur la route de l’”outback”  à bord de son flambant 4×4 pour réaliser un reportage sur une des pistes les plus dangereuses -car accidentée- d’Australie. Shaw, lui, part pour un entretien d’embauche sur Adelaïde et a décidé d’en profiter pour prendre du temps, en visitant le -large- cœur du pays. “Jusque là tout va bien” comme dirait l’autre. Et puis vous voilà, dès la première page (oui, j’écris bien “la première”, nul besoin de fioriture et d’emballage cadeau pour Kenneth Cook – cette histoire dormait depuis trente-quatre ans dans un tiroir-), propulsé dans une course-poursuite démentielle. J’avais l’impression d’être prise entre le premier roman punk de D. Kennedy (si,si, il en fait un): “Piège nuptial” (alias “Cul de sac“) et un film des années 70: “Vanishing point” (alias “Point limite zéro“) où le héros, Kowalski, représente le dernier esprit libre et furieux au volant de son Dodge Challenger d’une blancheur immaculée. D’une simplicité diabolique, Cook nous entraîne “à toute berzingue” dans une épopée sauvage, sous un soleil de plomb, où nos deux compères sont poursuivis par le Mal incarné, le Diable et sa hache, est-ce à dire: l’Homme (oui, vous savez, cette fameuse phrase “l’homme est un loup pour l’homme, etc…). Cette histoire vous tiendra en haleine jusqu’à la dernière page. Cook excelle dans cet affolant road-trip sur fond de bush australien où “les drames primitifs peuvent se jouer au milieu de nulle-part”. Un shoot d’adrénaline, un!… et c’est délicieusement effrayant;)

Le chagrin des vivants

Mardi 2 février 2016

“Elle se demanda si cette femme pense à l’homme comme il pense si manifestement à elle. elle sait, sans même véritablement le concrétiser, sans même vraiment en former l’idée, que cet homme aime cette femme. Et elle sait, aussi, que cet homme est un homme bon, que c’est un homme qu’il fait bon aimer. Elle s’écarte pour réintégrer l’Enclos, de sorte que, quand la femme se retournera, elle ne lui bloquera pas la vue. La femme se retourne.”

Grisant, époustouflant, “émotionnant”, épatant : voilà toute une série d’adjectifs qui ont jaillis à la fermeture de ce -premier!- roman, “Le chagrin des vivants” d’Anna Hope. Une histoire construite en cinq jours (du 7 novembre 1920 au 11 novembre, jour de la cérémonie d’hommage au Soldat Inconnu), menée, cœur battant, par trois femmes: Evelyn, jeune femme tourmentée qui se cache derrière le masque des apparences, Hettie, qui danse chaque soir pour quelques “pences” en attendant de prendre un jour son destin en main, Ada, qui porte toute la douleur d’une mère qui a perdu son fils au combat. Trois histoires intimes de femmes qui se croisent et s’entrecroisent, prises dans l’étau patriarcal de cette société londonienne du début du XXème siècle, où les hommes, rentrés peu nombreux, portent les stigmates physiques et psychologiques de la Grande Guerre. L’ambiance de ce roman est exceptionnelle, on y sent toute l’atmosphère de l’époque, jusqu’aux craquements des planchers. On ressent les peines, les bassesses, les joies, les douleurs, l’envie de vivre, le besoin de s’en sortir, la fuite nécessaire, le plaisir immédiat. “Le chagrin des vivants” laisse échapper la parole et panse les cœurs. C’est un roman d’une rare finesse qui porte en lui l’écho de ces petites histoires de femmes -et d’hommes- portant, au fond d’elles -et d’eux- les forces et les faiblesses de ce monde tourmenté. Un coup de cœur immédiat!