La terre qui les sépare

C’est un récit, la recherche du père par le fils. Comment un homme se construit, construit aussi son travail d’écriture, en lien permanent avec cette disparition, ce manque béant dans sa vie. J’ai été touché par ce récit sur l’absence, ces non-réponses : personne ne peut -ou ne veut- dire si Jaballa Matar (opposant farouche du régime Kadhafi, enlevé puis emprisonné en Lybie dans la terrible prison d’Abou Salim) est encore vivant ou mort. Hisham Matar nous emporte alors avec lui au sein de sa famille, -le portrait fort d’une mère, le lien au frère- de ses souvenirs. C’est une histoire personnelle qui touche au destin: d’où l’on vient, qui l’on est, qui est cet homme, ce que l’on fait sur cette Terre, comment, au milieu des conflits ravageurs, se construire une identité propre. Hisham Matar trace une ligne rouge, c’est le retour au pays après trente ans d’absence et, le long de cette ligne, nous transporte dans ce passé familial engagé et le suivi de son enquête pour y trouver des bribes de réponses. La terre qui les sépare est une quête sincère, un récit cathartique. Retour en mars 1990: Jaballar Matar est enlevé par les services secrets égyptiens et remis aux sbires de Kadhafi. Hisham Matar a alors dix-neuf ans. Il attendra vingt-trois ans pour revenir au pays et nous faire rencontrer son pays -passionnant- et ses proches -bouleversant-. Une ambiance particulièrement forte relie ces évènements entre eux. J’ai été marqué par sa profondeur, ses questionnements, cette idée du déracinement et la douleur de l’absence, citant par lui-même Télémaque dans l’Odyssée. La terre qui les sépare est un texte puissant, tout en pudeur. Son réalisme est une forme de survie, une raison de vivre pour Hisham Matar. J’ai refermé cet ouvrage en pensant aux enfants de Mardin que j’avais vu, sortant leurs cerfs-volants de fortune face à la plaine libyenne, comme un message de liberté et de résistance face à la brutalité et l’absurdité de notre monde. La terre qui les sépare est un grand récit, intelligent et sensible, à lire résolument.

Traduction française par Agnès Desarthe.

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