Archive pour mars 2017

Les filles au lion

Mercredi 29 mars 2017

Jessie Burton nous avait déjà épaté avec Le Miniaturiste (qui vient d’ailleurs de sortir en format poche) et là elle nous replonge dans son univers avec l’addictif Les filles au lion (The muse “in english”) traduit magnifiquement par Jean Esch. En 1967, Odelle, jeune femme originaire de Trinidad et Tobago, débarque à Londres, des rêves d’écrivaine plein la tête. J’y ai lu sa vie de femme de couleur dans une cité encore très racisto-colonialiste, sa fabuleuse amitié avec Cynth, sa volonté d’y croire et d’y arriver, quoiqu’il advienne. Et puis un jour, elle rencontre une certaine Marjorie Quick, qui accepte sa candidature pour un poste de secrétaire au sein d’une galerie d’art. C’est le début d’une histoire irrésistible et palpitante. Odelle, jeune héroïne perspicace, douée, mais en manque total de confiance en elle, va découvrir un homme, Lawrie Scott, et son tableau intitulé Les filles au lion, et elle commence à s’interroger sur la tourmentée Quick, qui ressort bouleversée par la vision de cette même œuvre. Pour conduire ses lecteurs dans cette intrigue, Jessie Burton nous entraîne tout à la fois dans un autre espace-temps, en 1936 en Espagne. Nous sommes alors chez un marchand d’art viennois qui ne perçoit pas le talent véritable de sa fille Olive, qui elle, ne tente pas de vivre de son art de l’écriture mais lutte, malgré elle, contre le manque de reconnaissance de son art pictural. Deux rôles féminins forts et attachants, qui ne peuvent vous laisser indifférent(e)s, deux histoires qui s’appellent et se répondent, avec, pour chacune d’entre elles, des descriptions visuelles fortes et des images qui vous viennent rapidement à l’esprit. C’est haletant et précis, mystérieux et passionnant. Avec ma collègue Natacha, nous avons débuté ensemble la lecture et ensemble ce fut du “houlala“, du “c’est un truc de dingue“, du “raaaaaahhhh comme c’est puissant” et on a fait des borborygmes lorsqu’on le lisait en mangeant, bref, un sorte de dialogue primal autour d’un ouvrage envoûtant. Et coup de cœur pour coup de cœur, au même moment, une Bd chez Dargaud est arrivée (un peu comme Zorro oui…), l’histoire d’un peintre espagnol et ses étranges portraits, intitulé Natures mortes: le scénario de Zidrou et Oriol ayant un écho particulier sur l’histoire écrite par Jessie Burton. Bref, lisez, découvrez, dévorez, échangez, c’est bon pour le moral et donc très bon pour la santé :)

Les marches de l’Amérique

Jeudi 16 mars 2017

Lorsque j’ai refermé le livre de Lance Weller, j’ai eu le souffle coupé et la pensée vagabonde. J’ai eu besoin de me relier au silence de la pièce, me reconnecter aux bruits alentour, à la douceur du rayon de soleil qui passait en oblique sur le mur, aux chants des oiseaux qui ont décidés de squatter la gouttière. Voilà, du silence, de la paix. Car Les marches de l’Amérique est un roman fracassant, traduit par François Happe (qui porte bien son nom d’ailleurs). Tout commence par le souvenir. Un jeune garçon se remémore leur rencontre sous ce soleil implacable : Tom Hawkins et Pigsmeat Spence. Ils sont deux vagabonds des plaines qui errent dans ce pays, l’Amérique, qui a pillé, massacré et tué sans relâche. Lance Weller fait face à ses deux personnages et nous raconte leur histoire. Tout débute par la naissance de cet enfant taiseux qu’est Tom. Cette mère qui le pince un peu trop fort pour avoir une réaction, ce père qui ne lui accorde qu’un regard réprobateur. Weller y installe sa première tragédie, ce premier destin incandescent. Puis arrive Pigsmeat qui porte, depuis son origine, la disparition de la mère, morte en couche. Le père le porte responsable de cette vie, et donc, de cette mort. Voilà la deuxième tragédie. Et toujours le style de Weller qui fait battre violemment votre cœur et vous brûle les doigts : l’écriture est intense, concise et magnifique. La violence est partout sur leur chemin, pas de répit: les indiens luttent pour leur survie, les Mexicains luttent pour leur territoire, les colons saccagent l’âme et le corps. Et puis il y aura Flora, cette fleur qui a poussé dans ce terreau avide de sang et de désir de conquête. Elle est une putain, une femme esclave qui apprendra, sous l’égide du maître, à lire, écrire et donc à comprendre, vaincre, questionner. C’est elle qui donnera un but au chemin de Tom et Pigsmeat et c’est ce trio qui traversera ce pays de fous, de poussière et de meurtres. Weller parle de son pays, espace tangible, mobile et pourtant magnétique. Il parle de ceux et celles qui l’ont fait, dans la douleur, la violence, la peine, les cris et l’amour. Lance Weller nous transperce le cœur, nous fait nous souvenir que nous vivons encore comme des fous dans cette grande Histoire qui nous dépasse. Les marches de l’Amérique a une puissance de narration incroyable, il nous parle de destins, de barbarie et de rédemption. Du grand, du fort, de l’intense, pour tout cela, monsieur Lance Weller, vous êtes un sacré bon écrivain.