Les marches de l’Amérique

Lorsque j’ai refermé le livre de Lance Weller, j’ai eu le souffle coupé et la pensée vagabonde. J’ai eu besoin de me relier au silence de la pièce, me reconnecter aux bruits alentour, à la douceur du rayon de soleil qui passait en oblique sur le mur, aux chants des oiseaux qui ont décidés de squatter la gouttière. Voilà, du silence, de la paix. Car Les marches de l’Amérique est un roman fracassant, traduit par François Happe (qui porte bien son nom d’ailleurs). Tout commence par le souvenir. Un jeune garçon se remémore leur rencontre sous ce soleil implacable : Tom Hawkins et Pigsmeat Spence. Ils sont deux vagabonds des plaines qui errent dans ce pays, l’Amérique, qui a pillé, massacré et tué sans relâche. Lance Weller fait face à ses deux personnages et nous raconte leur histoire. Tout débute par la naissance de cet enfant taiseux qu’est Tom. Cette mère qui le pince un peu trop fort pour avoir une réaction, ce père qui ne lui accorde qu’un regard réprobateur. Weller y installe sa première tragédie, ce premier destin incandescent. Puis arrive Pigsmeat qui porte, depuis son origine, la disparition de la mère, morte en couche. Le père le porte responsable de cette vie, et donc, de cette mort. Voilà la deuxième tragédie. Et toujours le style de Weller qui fait battre violemment votre cœur et vous brûle les doigts : l’écriture est intense, concise et magnifique. La violence est partout sur leur chemin, pas de répit: les indiens luttent pour leur survie, les Mexicains luttent pour leur territoire, les colons saccagent l’âme et le corps. Et puis il y aura Flora, cette fleur qui a poussé dans ce terreau avide de sang et de désir de conquête. Elle est une putain, une femme esclave qui apprendra, sous l’égide du maître, à lire, écrire et donc à comprendre, vaincre, questionner. C’est elle qui donnera un but au chemin de Tom et Pigsmeat et c’est ce trio qui traversera ce pays de fous, de poussière et de meurtres. Weller parle de son pays, espace tangible, mobile et pourtant magnétique. Il parle de ceux et celles qui l’ont fait, dans la douleur, la violence, la peine, les cris et l’amour. Lance Weller nous transperce le cœur, nous fait nous souvenir que nous vivons encore comme des fous dans cette grande Histoire qui nous dépasse. Les marches de l’Amérique a une puissance de narration incroyable, il nous parle de destins, de barbarie et de rédemption. Du grand, du fort, de l’intense, pour tout cela, monsieur Lance Weller, vous êtes un sacré bon écrivain.

Laisser une réponse