Archive pour mai 2017

Rédemption

Samedi 27 mai 2017

Sous un soleil accablant, le goudron chauffe et les esprits s’échauffent. Tout d’abord, Rédemption est une histoire qui convoque des images et possède une forte âme cinématographique. Dès la première description: “Le chant des criquets, aussi entêtant que la chaleur de la nuit, déferle sur le jardin en vagues irrégulières venant se briser sous le porche. Un ressac qui rythme les étés.”, j’ai pensé à une scène du film Sur la route où Meryl Streep déboutonne sa robe, dos à nous, pour faire passer dans l’obscurité, le souffle chaud de la brise estivale. Une scène sans parole, toute en retenue, qui décrit pourtant tant de choses. Là aussi est le talent de Vanessa Ronan. J’y ai inscrit, dans cette image, le personnage de Lizzie, femme seule vivant dans une ferme isolée du Texas, en compagnie de ses deux filles: Katie, l’aînée, amoureuse et méfiante, et Joanne, la cadette sensible et sincère. Ronan nous plonge dans cette atmosphère, couleur jaune paille, où la chaleur étouffante s’emparera rapidement de vous, si puissantes et hypnotiques sont les descriptions du lieu. Non loin de cette gynécée, le monde brutal de la communauté des Hommes: celle des préjugés, des commérages. Car Jasper, frère de Lizzie, sort après dix années passées en prison, pour rejoindre la ferme familiale. L’auteure n’en fait ni trop, ni trop peu, un juste dosage où, au fil des pages, s’insinue la haine, implacable. Jasper est un homme étrange, blessé, pris d’une violence sourde et voulant, malgré tout, revenir en paix. Mais un “monstre” mérite-t-il cette paix dans cette petite communauté blanche, armée et sûre de sa “bonne conscience”?. Et nous, lecteur, pouvons-nous éprouver de la mansuétude pour cet homme ? N’éprouvons-nous pas aussi de la rage ou du dégoût ?. Les idées de la rédemption et du pardon sont à chaque page présente et Ronan fait de Joanne le fil interrogateur et innocent de toute cette histoire. La famille Curtis cherche sa nouvelle peau, cherche à enlever la mue douloureuse de ce mystérieux passé. Le peuvent-ils, manipulés et usés par le regard des Autres ?. Vanessa Ronan nous transporte dans un roman noir hypnotique, d’une violence sourde et implacable. Rédemption vous laisse le regard vague et le geste en suspension. C’est un roman qui caresse l’univers d’une Harper Lee ou d’un Cormac McCarthy, vous comprendrez donc que Rédemption ne peut vous laisser indemne. Une histoire à lire résolument, traduit avec talent par Alexandre Lasalle.

Personne ne gagne

Jeudi 25 mai 2017

Personne ne gagne est un récit d’aventures véridiques signé de la main de Jack Black, alias Thomas Callaghan, voleur souvent en fuite, parfois en prison, rarement sur de bons coups et toujours sur le qui-vive, de San Francisco à Vancouver. Son ouvrage fut d’abord publié en 1926, connu un franc succès outre-atlantique puis aujourd’hui, Monsieur Toussaint l’Ouverture a la bonne idée de nous l’offrir en partage, traduit par Jeanne Toulouse et Nicolas Vidanlec. Ce sont des mémoires, celles d’un homme sur les grands chemins de l’Ouest, affranchi des lois et des conventions. Avec un style clair et humble, Jack Black raconte sa vie, sans effet de manche et c’est touchant. Bien évidemment j’ai pensé à Kerouac en le lisant, bien évidemment j’ai ressenti l’influence que la vie de “Black” a pu avoir sur ces écrivains qui traçaient la route, cette Beat Generation, libre, insouciante et excessive. Jack Black nous raconte ses meilleurs coups, ses pires déboires, sa vie, sans pathos. Il nous raconte simplement ses rencontres, nous dépeint des personnages hauts en couleur, nous narre sa vie de hobo, le long des rails, toujours à la recherche d’une proie à déplumer, d’un argent facile à gagner. Ce livre contient du “vrai”, ce qui en fait, pour moi, une histoire qui sort définitivement des sentiers battus, durant ces années où la loi américaine condamnait lourdement le vagabondage. Le personnage de Jack Black ne tenait pas en place et il avait choisi cette vie, peu importe les frontières, les distances, les coups des policiers et les mésaventures. J’y ai découvert un autre pan de l’histoire américaine, c’est un témoignage puissant  d’un homme qui se livre à coeur ouvert: bordel, corruption, fumeries d’opium, maltraitance, Jack Black a fait sa vie et nous emporte avec lui. Personne ne gagne est un récit atypique tenu par une plume aguerrie, de quoi passer un très bon moment sur les chemins de traverse d’un homme imparfait et libre.

Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley

Jeudi 25 mai 2017

Un roman addictif: une Louise, alias Loo, attachante et courageuse, un père, Samuel, autant aimant avec elle que sauvagement violent avec les autres. Nous sommes dans l’Amérique profonde, celle qui ne remet pas en cause le port des armes à feu. De l’Alaska jusqu’au Massachusetts, Hannah Tinti nous embarque beaucoup plus loin qu’un “road trip”. Samuel Hawley est un homme meurtri par la vie, dans tous les sens du terme: chaque cicatrice sur son corps raconte une histoire. Là est le premier coup de maître de l’auteure: nous faire aller dans ces histoires qui n’en font qu’une, chaque trace de balle portant le témoignage d’un évènement qui signe le compte à rebours, haletant, d’un règlement de compte inévitable. Loo a fait sa vie en fuyant, proche de ce père qui lui porte cet amour taiseux et inconditionnel. Puis elle comprendra au fur et à mesure ce qui se passe, tout comme nous. Loo a toujours été ballottée par ce vagabondage incessant, sans se poser trop de questions, c’était comme ça. Elle a appris à manier les armes comme on apprend à rouler à bicyclette et c’était comme ça aussi. Tout comme elle a toujours pris son bain entourée par l’autel que son père a créé pour sa femme disparue beaucoup trop tôt. Il y a du fol amour dans ce roman, c’est fort et indéniable, tout comme il y a ce sentiment de traque qui électrise chaque page. Tinti nous offre un roman hypnotique et haletant, qu’on ne lâche pas. C’est émouvant, dépaysant, rock and roll et remarquablement bien construit. Les douze balles signent la vie de Samuel Hawley et nous emportent telle une déflagration. C’est une épopée exaltante à travers (et au travers) de l’Amérique d’aujourd’hui. Personne n’est épargné, les coups et le feu des armes résonnent contre l’absence de mots et tout ce monde vit rageusement. Une histoire d’âmes tourmentées et aimantes qui se lit dans un souffle, au sein d’univers paumés où, pour se trouver, il va falloir faire la paix avec ses démons. Un très grand roman traduit magnifiquement par Mona de Pracontal.